Le 28 février 2012, à New Delhi, le Centre for Policy Research, un des principaux cercles de réflexion du pays, rendait public un rapport qui suscita de nombreux commentaires. Intitulé « Non-alignement 2.0 », ce texte, écrit à plusieurs mains par des experts reconnus de profils divers, offre un tour d’horizon des défis auxquels l’Inde est confrontée sur tous les plans, intérieur ou extérieur. En matière géopolitique, l’une des questions majeures à laquelle le pays doit faire face est celle des nouvelles configurations dessinées par la montée en puissance de la Chine. Notant que le contentieux frontalier avec Pékin risque de durer longtemps, et que pour l’heure la dissymétrie des forces sur le terrain est en faveur de la Chine, le rapport recommande une double stratégie : d’une part « tenir la ligne » le long de l’Himalaya et y renforcer la présence indienne, d’autre part « maintenir, et si possible renforcer, l’actuelle avance indienne dans le Sud maritime ». La stratégie à suivre à cet égard, inscrite dans le contexte plus large des objectifs chinois et des relations de l’Inde avec l’Asie du Sud-Est, est explicitée en ces termes :

Pour l’heure, l’Inde dispose d’une avance en termes de capacités maritimes, mais la Chine la rattrape rapidement. La Chine entend actuellement établir sa prééminence sur la mer Jaune, le détroit de Taïwan, la mer de Chine orientale, la mer de Chine méridionale. L’océan Indien ne vient qu’au second rang de ses priorités. Il est dans notre intérêt que la Chine reste préoccupée par son théâtre maritime prioritaire, celui qui la borde. Le maintien de forts déploiements maritimes américains sur le théâtre Asie-Pacifique, la projection plus proactive et plus affirmée des forces navales japonaises et l’expansion des capacités navales d’États riverains aussi importants que l’Indonésie, l’Australie et le Vietnam : tout cela peut aider à ralentir, si ce n’est à empêcher, la projection de la puissance navale chinoise dans l’océan Indien. Nous devons user de cette fenêtre d’opportunité pour renforcer nos capacités navales. Notre diplomatie régionale doit conforter cette approche en développant des relations plus étroites avec ces puissances « de contrepoids ». Cela implique un ensemble d’accords de sécurité avec ces États et la conduite avec eux de manœuvres navales régulières [Sunil Khilnani, 2012, p. 13].

L’intérêt d’un tel propos tient à ce qu’il n’émane pas des rangs des faucons indiens, et qu’il ne porte pas le sceau officiel des autorités indiennes, encore que l’équipe du conseiller national à la Sécurité ait participé à certaines des réunions du groupe. Cette réflexion de huit personnalités expérimentées, soucieuses de donner à l’Inde les moyens de son ambition dans le cadre de ses valeurs affichées, pour éviter une prise en tenaille entre la Chine et les États-Unis, et œuvrer à un ordre mondial plus équilibré, plus polycentrique, redonne donc toute sa place à l’océan Indien, alors que depuis des siècles l’ancrage politique et culturel de l’Inde fut continental – à ses dépens du reste, puisque les puissances coloniales s’éta­blirent par la mer.

Cet océan qui porte son nom, et qui en arabe fut de longue date désigné comme al Bahr al Hindi, peut-il pour autant devenir mare Indicum, une mer indienne ? On ne saurait en réalité comparer la Méditerranée, mer fermée maîtrisée par l’Empir­e romain, avec un immense océan baignant trois continents et très largement ouvert sur les confins antarctiques. Les études ici réunies à l’initiative de Frédéric Grare et de Jean-Loup Samaan témoignent de la multiplicité des acteurs qui croisent dans ces eaux chaudes, à commencer par les navires de trois flottes américaines. Voies maritimes stratégiques du pétrole et du gaz du Moyen-Orient, clés de la sécurité énergétique de l’Europe, route des porte-containers chinois conquérant les marchés occidentaux, l’océan Indien est à la fois un champ incontournable de la mondialisation des échanges et un espace d’instabilité. La dimension maritime de la projection américaine au Moyen-Orient et en Afghanistan, l’incertitude de la stratégie iranienne vis-à-vis du détroit d’Ormuz ; l’instabilité de plusieurs États riverains, dont le Pakistan ; la crise avérée de certains d’entre eux, tel le Yémen ; l’effondrement de la Somalie et la persistance de la piraterie qui en est une des conséquences ; l’enjeu croissant des ressources africaines attirant investissements chinois et indiens ; la stratégie chinoise de présence accrue dans nombre de ports de la zone, du golfe du Bengale à la mer d’Arabie et jusqu’aux Seychelles, soulignent la multiplicité des enjeux dont l’océan Indien est porteur.

L’un de ces enjeux est assurément la recherche d’un équilibre que les puissances régionales – Inde, Australie, Afrique du Sud – et les acteurs extrarégionaux – États-Unis, Union européenne (avec l’opération antipiraterie Atalante), Russie, Chine ­– n’ont su encore définir, pas plus que ne l’ont fait les organisations régionales trop faibles, telle l’Organisation régionale pour la coopération des riverains de l’océan Indien (IOR-ARC), trop spécialisées, telle la Commission de l’océan Indien centrée autour des îles du Sud-Est (Comores, Réunion, Madagascar, Maurice, Seychelles), ou trop récentes pour aboutir à coup sûr (Indian Ocean Naval Symposium).

En portant attention à l’histoire (Alexandre Sheldon-Duplaix) comme aux paramètres culturels et aux réseaux transnationaux (Éric Germain), la pléiade d’auteurs ici réunis passe donc au crible cette interrogation majeure : la multiplicité des acteurs débouche-t-elle sur un risque de vide stratégique, une périphérie maritime d’espaces terrestres où se déploient puissances ou crises (Cyril Robinet), ou voit-on poindre les éléments d’une architecture de sécurité collective (Véronique Roger-Lacan, Isabelle Saint-Mézard) ? Les États-Unis (Jean-Loup Samaan) et l’axe Delhi-Canberra en gestation (Barthélémy Courmont et Colin Geraghty) y contribuent-ils ? Faut-il pour autant suivre Robert Kaplan (Monsoon. The Indian Ocean and the Future of American Power, 2010), et voir dans l’océan Indien un nouveau pivot géostratégique mondial ?

Un entretien avec l’amiral Jean Dufourcq et une étude de Mayotte et de la Réunion (Aurélien Marszek et Sophie Moreau) éclairent pour leur part les enjeux français dans un océan où la Royale fut fort active dès le xviie siècle, dans un contexte aujourd’hui en rapide évolution, mais où Paris entend conserver une influence, tant par ses départements d’outre-mer du Sud-Ouest que par les bases que la France entretient dans les zones stratégiques du Nord-Ouest : Djibouti de longue date, et Abou Dhabi depuis peu, alors même que, plus au sud, l’océan Indien conduit aux terres australes et antarctiques, où elle est aussi présente.

Bibliographie

- Kaplan R. (2010), Monsoon. The Indian Ocean and the Future of American Power, Random House, New York.

- Khilnani S. et al. (2012), Nonalignment 2.0., A Foreign and Strategic Policy for India in the Twenty-First Century, New Delhi, p. 13.


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