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Il n’est pas exagéré, me semble-t-il, de considérer comme un véritable cancer l’expansion géographique et sociale du trafic de drogues illicites dans les dernières décennies du XXe siècle. Non seulement les régions de production de la coca, de l’opium et du cannabis se multiplient et se propagent dans les pays d’Asie, d’Amérique latine et d’Afrique, non seulement les itinéraires d’acheminement des drogues s’étendent désormais sur toute la surface du globe (notamment les ex-États communistes), mais ce ne sont plus uniquement les catégories sociales disposant d’un certain pouvoir d’achat qui achètent ces stupéfiants relativement coûteux. Ceux qui n’ont pourtant tout juste que de quoi vivre forment une part croissante de ce marché clandestin : ils doivent continuer à acheter de la drogue après qu’ils y ont goûté et le besoin devenant lancinant, il leur faut, pour le satisfaire, trouver de l’argent par tous les moyens, se faire revendeur et trouver de nouveaux clients, se prostituer, voler quels que soient les risques. Les réseaux de la drogue s’insinuent ainsi dans les quartiers populaires et jusque dans les petites villes.

En revanche pour ceux qui contrôlent de façon occulte et par une chaîne de violences ces trafics internationaux, c’est le moyen de faire d’énormes profits, beaucoup plus élevés que dans les autres activités économiques. Les opaques circuits bancaires des « paradis fiscaux » sont le moyen de recycler habilement cet « argent sale » provenant de pratiques prohibées en le réinjectant dans des structures financières légales qui profitent ainsi de substantiels avantages. Certains grands édifices financiers supporteraient difficilement, dit-on, les contre-coups de l’effondrement des cours la cocaïne ou de l’héroïne, si jamais le commerce de ces drogues était progressivement plus ou moins toléré et si elles devenaient moins rares et donc bien moins coûteuses.

Le point de départ de ce phénomène cancéreux est le caractère illégal du commerce de ces drogues. Alors que l’alcool ou le tabac sont, en vérité, des drogues dont le commerce et la consommation sont tout à fait autorisés, l’héroïne, la cocaïne, le cannabis sont en revanche des drogues dont le commerce, pour diverses raisons, a été interdit par la quasi-totalité des États, et d’abord par les États-Unis d’Amérique. Certes au début du XXe°siècle, des ligues puritaines ont fait interdire l’usage de stupéfiants comme l’opium, la cocaïne, mais aussi celui de l’alcool dont la prohibition fut effective de 1919 à 1933 pour le plus grand profit des trafiquants irlandais et de la mafia sicilienne implantée en Amérique. En revanche la prohibition de la cocaïne et de l’héroïne fut renforcée. En 1971, durant la guerre du Vietnam, au cours de laquelle de nombreux soldats américains étaient devenus héroïnomanes (10 % environ), le président Nixon déclara la « guerre à la drogue ». Cette politique fut amplifiée par ses successeurs, Reagan et Bush père ; Clinton fut incapable de l’infléchir et George W. Bush n’entend pas la modifier.

Non seulement les États-Unis ont le leadership mondial de la lutte contre les stupéfiants, mais la consommation de ces produits y est très sévèrement punie, autant que le meurtre, le kidnapping ou le viol, comme c’est le cas dans l’État de New York. Une véritable hystérie antidrogue s’est emparée de l’opinion américaine dans les années 1980 et elle s’est accompagnée d’une intense campagne d’arrestations sur le plan national : dans les prisons d’État le nombre des prisonniers pour infractions aux lois antidrogues a augmenté de 487 % entre 1985 et 1995 (voir à ce propos l’excellent Dictionnaire géopolitique des drogues publié par Alain Labrousse, De Boeck, 2003, 745 pages). Il en résulte qu’une notable partie des Noirs et des Latinos, surtout les jeunes hommes, sont incarcérés ou qu’ils ont perdu leurs droits civiques après avoir été libérés. Sous l’effet d’une répression aussi violente et aussi massive, la consommation de drogues aux États-Unis semble être officiellement en diminution.

Cependant il serait illusoire de considérer que l’héroïne et la cocaïne ne sont jugées illégales que sous la pression de l’opinion américaine. Depuis quelques décennies, l’usage massif et prolongé de drogues légales est aussi de plus en plus considéré comme dangereux. La prise de conscience, du moins dans les sociétés à haut niveau de vie, des dangers de la consommation du tabac et la pénible sensation de manque que connaissent ceux qui arrêtent de fumer font que les médias estiment désormais qu’il s’agit une « véritable drogue ». Et il en est de même pour la consommation d’alcool, du moins dans les sociétés où la circulation automobile concerne la plus grande partie de la population. De même que l’alcool est un des principaux produits stimulants à action psychotrope, la nicotine est un alcaloïde, comme la caféine, mais aussi comme l’héroïne et la cocaïne. L’usage répété de ces stupéfiants a de graves conséquences neurologiques et l’emploi de l’héroïne en injection intraveineuse entraîne la diffusion du sida et des hépatites virales B et C.

La dépénalisation du cannabis serait acceptable si l’emploi de cette « drogue douce » n’incitait souvent au recours aux drogues « dures ». Mais sa légalisation ferait s’effondrer les prix du cannabis et ce n’est évidemment pas l’intérêt des trafiquants. Il en est de même pour l’héroïne et la cocaïne dont la légalisation provoquerait d’ailleurs un tollé général. Officiellement les services des douanes et de police n’interceptent en Europe occidentale que de 5 % à 15 % du trafic, mais leur zèle est l’assurance du maintien du prix élevé de ces drogues et de l’importance des profits que réalisent les diverses mafias. Le cancer des drogues illégales va donc sans doute continuer de se propager avec ses graves conséquences sanitaires, culturelles et, dans de nombreux pays, politiques. Faute de pouvoir le réduire radicalement, il importe d’en connaître les réseaux et d’essayer d’en freiner la prolifération par la surveillance et la mise en garde de la population et surtout des jeunes.

Ce numéro d’Hérodote a été réalisé par Pierre-Arnaud Chouvy et Laurent Laniel qui ont sollicité les auteurs de leur choix et qui se sont chargés des traductions des articles rédigés en anglais et en espagnol.


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    (Uniquement à partir du numéro 109, second trimestre 2003)
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