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Thèmes envisagés*

- Amérique Latine
- Sahel
- Inde
- Migrations
- Islams
- Questions mémorielles
- Le Nil
- Éthiopie
- Afrique sub-saharienne


* Attention : il ne s'agit pas de titres de numéros à venir et rien ne garantit que de ces thèmes aboutissent un jour à des numéros. -

Les auteurs

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103 - Géopolitique de la méditerranée
(quatrième trimestre 2001)

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La Méditerranée

Yves Lacoste

Quand nous avons décidé il y a quelques mois de ce nouveau numéro sur la Méditerranée, c’était en raison de l’aggravation et de l’extension des conflits dans des foyers de tensions tout proches du littoral méditerranéen, qu’il s’agisse de l’étonnante révolte kabyle en Algérie, ou dans les Balkans de l’extension en Macédoine de l’insurrection albanaise du Kosovo. Mais le plus grave évidemment se situait alors en Israël et en Palestine, depuis le lancement en septembre 2000 de ce qui a été appelé la seconde Intifada et des ripostes israéliennes qui ont suivi. Ceci a brisé les espoirs de paix qu’avaient suscités les accords d’Oslo (1993) et faisait déjà craindre le pire au Moyen-Orient.

Les stupéfiants événements qui se sont produits le 11 septembre 2001 à New York et à Washington - près de 6000 morts dans la destruction des deux tours du World Trade Center - font qu’il faut envisager de façon nouvelle et surtout plus large les problèmes de la Méditerranée : non seulement parce que ces attaques suicides sur les États-Unis ont été lancées par une organisation clandestine moyen-orientale, mais aussi parce que ses premiers buts sont tout à la fois territoriaux et religieux : obliger les Américains à évacuer les bases aériennes qu’ils occupent depuis la guerre du Golfe sur le « territoire sacré » qu’est l’Arabie, et surtout contraindre les Occidentaux à cesser leur soutien à Israël, pour que Jérusalem « troisième lieu saint de l’Islam » soit désormais entièrement destiné aux musulmans, comme le sont La Mecque et Médine.

Ces exigences assorties de menaces (dont on ne soupçonnait pas la gravité) avaient été déjà plusieurs fois lancées par le milliardaire saoudien Oussama Ben Laden. En liaisons codées avec l’ensemble du monde, il s’est basé dans les montagnes d’Afghanistan au milieu des guerriers ultra-islamistes que sont les Talibans. Ses combattants arabes du Djihad (Moudjahid) opèrent, au nom du wahabisme, parmi les populations musulmanes du Caucase et notamment avec les Tchetchènes. Ses émissaires recrutent parmi les immigrés musulmans en Europe occidentale et d’Amérique du nord. Mais le plus dangereux est sans doute que ses réseaux se sont infiltrés, grâce au soutien des pétro-monarchies arabes dans les milieux d’affaires européens et américains. Il faut donc envisager les problèmes de la Méditerranée de façon plus large qu’on ne le fait habituellement.

Une vaste zone géopolitique où s’exercent des projections de puissance

Déjà depuis que l’on discourt sur la Méditerranée, on ne se limitait évidemment pas aux régions littorales stricto sensu.Pour des raisons autant culturelles que climatiques, on englobait classiquement dans l’ensemble méditerranéen le Maroc qui est pourtant bordé pour l’essentiel par l’Atlantique et Portugal qui tourne le dos à la Méditerranée. De surcroît depuis des décennies, l’on a élargi l’ensemble méditerranéen jusqu’à plus de mille kilomètres des côtes de Palestine, aux pays arabes du Golfe persique dont les très anciennes relations avec ceux du Proche-Orient sont devenues plus nombreuses que jamais avec tout ce qu’entraîne l’exploitation du pétrole.

Il faut désormais envisager autour de l’ensemble spatial qu’est la Mer Méditerranée (4000 km d’est en ouest), des aires périphériques plus ou moins larges selon les époques et les secteurs que l’on peut distinguer dans cette partie du monde. Nous verrons ci-après qu’il est intéressant de prendre en compte la Mer noire comme une annexe de la Méditerranée et d’étendre jusqu’au Caucase (Grosnyi est moins loin que Koweit du littoral méditerranéen) ce que l’on peut appeler la zone géopolitique Méditerranée. On ne peut évidemment pas faire abstraction d’autres grands ensembles géopolitiques avec lesquels cette zone est en intersection, monde arabe, monde musulman, Russie, Union européenne...

Par ailleurs, pour rendre compte efficacement des rivalités de pouvoirs dans cette zone géopolitique, il faut prendre davantage en compte aujourd’hui de ce que l’on peut appeler les projections de puissance. Dans notre conception de la géopolitique, c’est à dire rivalités de pouvoirs sur des territoires, on traite le plus souvent des conflits de voisinage entre différentes forces politiques, des conflits de frontière entre États voisins. Mais dans une situation géopolitique, peuvent intervenir - et c’est de plus en plus souvent le cas - des forces qui émanent d’États situés plus ou moins loin de territoires que se disputent des protagonistes locaux. Ainsi les forces de l’OTAN sont intervenues, pour des raisons humanitaires, dans les conflits des Balkans, en Bosnie, au Kosovo et récemment en Macédoine.

C’est la caractéristique d’une très grande puissance que d’être en mesure de projeter et de maintenir des forces à très grande distance de ses frontières, sans pour autant avoir de visée territoriale pour elle même, mais pour soutenir une nation contre une autre et de s’opposer à l’expansion d’une idéologie adverse. Une donnée trop rarement évoquée de la situation en Méditerranée est la présence depuis plus de cinquante ans de la VI° flotte de l’US Navy : elle croise en permanence en Méditerranée orientale principalement, avec un ou deux porte-avions, une vingtaine de navires d’escorte et une quinzaine de milliers de marines pour d’éventuelles opérations de débarquement (voir ci-après l’article de Benedicte Susan). A la différence de l’escadre britannique qui entre les deux guerres s’appuyait sur plusieurs importantes bases navales Gibraltar, Malte, Chypre, la VI° flotte se suffit à elle même et ne dispose sur certaines côtes (en Italie notamment) que des facilités de mouillage. Entre 1970 et 1990, il y eut aussi en Méditerranée et à peu près dans les mêmes secteurs, une projection de la puissance navale soviétique, l’Eskadra, mais celle-ci n’existe plus depuis la fin de la guerre froide et elle était moins puissante que la VI° flotte.

En Méditerranée, une situation géopolitique nouvelle qui est fort confuse

De même que le continent européen a été coupé en deux durant tout le temps de la guerre froide -depuis la fin des années quarante jusqu’en 1990 -, cette partie du monde qu’est la Méditerranée au sens large (ensemble spatial du deuxième ordre puisqu’il se mesure en milliers de kilomètres) a elle aussi été soumise à la rivalité Est/Ouest. Certes il n’y avait pas de « rideau de fer » en Méditerranée, et le schisme du communisme yougoslave en I948 a privé Staline d’un débouché sur l’Adriatique. Mais au sein de l’OTAN la Turquie avait le rôle majeur de contrôler les détroits du Bosphore et des Dardanelles pour empêcher éventuellement les navires russes de sortir de la Mer Noire. Ce qui n’a pas empêché les Soviétiques de nouer des alliances militaires plus ou moins durables avec l’Egypte, la Syrie, l’Irak, chacune des deux super-puissances évitant de s’impliquer trop directement dans les guerres israélo-arabes. Depuis 1990 la guerre froide n’existe plus et c’est en 1991, lors de la guerre du Golfe, que la VI° flotte est pour la première fois entrée en action pour obliger l’armée irakienne à évacuer le Koweit. Mais les intérêts vitaux des États-Unis n’étaient pas en jeu.

Depuis le 11septembre 2001, pour les Américains, l’importance stratégique de la Méditerranée a beaucoup changé : ils savent désormais que c’est à partir de tel ou tel pays qu’une nouvelle attaque terroriste peut être lancée contre une grande ville américaine par telle ou telle organisation clandestine, qui de nouveau utilisera pour ce faire des réseaux islamistes qui « dorment » en Europe occidentale ou en Amérique du nord. Ce n’est donc plus seulement dans des pays européens que l’on peut craindre de tels attentats terroristes. Avec la destruction des tours du World Trade Center, les réseaux islamistes ont démontré qu’ils pouvaient eux aussi projeter de la puissance à dix ou douze mille kilomètres d’un centre clandestin de commandement.

Quelle sera la riposte américaine ? Il est probable qu’elle ne sera pas décisive et que les réseaux islamistes perdureront, grâce au fanatisme religieux mais aussi aux énormes moyens financiers que leur fournissent les pétro-monarchies arabes et principalement l’Arabie saoudite. Depuis des décennies, celle-ci distribue des sommes considérables à des groupes islmistes dans un très grand nombre de pays musulmans et non-musulmans, sous prétexte d’y construire des mosquées et des centres culturels islamiques. L’Arabie saoudite est avec le Yémen et les Emirats Arabes Unis, le seul État qui ait reconnu celui des Talibans, champions d’obscurantisme. Ce n’est pas sans raison que le personnage d’Oussama Ben Laden est devenu tout à fait emblématique du terrorisme islamiste. Sa compétence en matière de technologie militaire sophistiquée vient des services secrets américains qui l’ont formé durant la guerre d’Afghanistan contre les Soviétiques et il est membre d’une richissime famille saoudienne en fort bons termes avec les milieux d’affaires occidentaux. Pour avoir mené des attaques contre les bases américaines sacrilèges qui sont situées depuis la guerre du golfe sur la « terre sacrée d’Arabie », il a été déchu de sa nationalité saoudienne, ce qui ne l’empêche pas d’entretenir d’étroits rapports avec les milieux dirigeants saoudiens. Fin Août dernier le chef des services secrets saoudiens aurait été limogé pour des contacts un peu trop poussés avec Ben Laden.

Si les dirigeants américains veulent vraiment réduire les réseaux du terrorisme islamiste, il faudrait qu’ils mettent fin aux relations privilégiées et de plus en plus fructueuses qu’ils entretiennent depuis des décennies avec l’Arabie saoudite. En effet une confrérie ultra-puritaine celle des wahabites y exerce un pouvoir considérable. C’est elle qui a forgé l’unité des tribus qui, sous la direction du plus grand des Ibn Saoud (mort en I953), firent la conquête des territoires de l’actuelle Arabie saoudite. Malgré l’opulence apportée par des revenus pétroliers de plus en plus considérables, cette confrérie n’a pas perdu de son pouvoir politique et c’est elle qui, malgré ses richesses tient, dans l’ensemble du monde musulman, le discours de l’austérité et de la pureté religieuse en dénonçant les turpitudes d’un Occident qu’il faut combattre au nom d’Allah. Il est possible de nos jours d’acheter progressivement beaucoup moins de pétrole aux États du Golfe, ce qui réduirait leur influence. En effet on pourra bientôt se tourner notamment vers les nouveaux gisements, notamment ceux d’Asie centrale.

Si les milieux d’affaires américains et britanniques voulaient que se réduisent les moyens financiers des réseaux terroristes islamistes, il faudrait faire la lumière sur les tractations et les trafics menés dans les « paradis fiscaux » qui prolifèrent, ne serait - ce qu’à Jersey et au Luxembourg. C’est notamment là que sont gérés les fonds de diverses origines (ceux de la drogue notamment) dont dispose Oussama Ben Laden. Mais cela porterait atteinte à énormément d’intérêts légalisés ou occultes. Bien que l’opinion américaine et européenne commence à mesurer les dangers considérables qu’engendre le « libéralisme » de ce système financier, il faudra du temps pour que les grands États et une autorité de contrôle international y mettent bon ordre.

Pour toutes ces raisons, on peut douter que la politique des États-Unis puisse à court terme changer radicalement au Moyen-Orient et on ne peut préjuger de ce qu’ils feront pour répliquer à l’attaque dont ils ont été victimes le 11 septembre 2001. Avant cet extraordinaire événement dont l’origine se trouve quelque part dans cette zone géopolitique que l’on peut appeler la Méditerranée au sens large, trois conflits existaient à proximité des rivages méditerranéens : l’un débute il y a plus de cinquante ans il s’agit du problème israélo-arabe, en revanche les deux autres remontent à quelques années.

En bordure de la Mer Méditerranée, trois foyers de tension très différents qui peuvent entrer en connexion

Autour de la Méditerranée, ils se trouvent en effet en bordure de trois continents différents. Comme chacun sait, la révolte kabyle est en Afrique du nord, le conflit de Macédoine en Europe du sud-est, et la Palestine se trouve dans ce que l’on appelle parfois l’Asie occidentale, mais les liens d’Israël sont nombreux avec l’Europe et les États-Unis. De surcroît, ces trois conflits où il est question d’islam et de musulmans, ont pour enjeu apparent de petits territoires (chacun mesure quelques dizaines de kilomètres : 4ème ordre de grandeur), mais ils ont toutefois des causes très différentes.

Ces derniers mois, avant l’attaque terroriste sur New York, c’est la révolte kabyle qui a le plus intéressé l’opinion française. Certes, la reprise de l’intifada provoquée le 28 Septembre 2000 par l’incursion de Sharon sur l’esplanade des mosquées à Jérusalem, a choqué nombre de Français, mais après des mois d’énumération à la télévision des morts palestiniens ou israeliens, une grande partie de l’opinion a eu une impression de lassitude comme si l’on repassait à la télévision des « actualités » et qu’il n’y avait rien à comprendre puisque tout avait été déjà dit.

En revanche la révolte kabyle qui a commencé en Avril 2001 a suscité un vif intérêt. Elle est apparue comme un changement majeur dans le drame qui se déroule depuis bientôt dix ans en Algérie. On se souvient qu’en 1991 (peu après « la guerre du golfe ») les islamistes - sauf en Kabylie- avaient remporté un succès massif au premier tour des élections législatives, ce qui avait poussé le gouvernement à « suspendre le processus électoral » Dans la lutte qui s’en est suivie, entre islamistes et militaires, la population avait été jusqu’alors plus ou moins passive tout en subissant les coups des uns mais aussi des autres : un massacre ici, un tuerie ailleurs et ainsi de suite drames disséminés au fil des mois dans l’ensemble de l’Algérie et notamment autour d’Alger. Bien qu’ils soient dans leur grande majorité hostiles aux thèses des islamistes, les Kabyles, surtout ceux qui vivent dans les montagnes de Grande Kabylie (car beaucoup de Kabyles sont à Alger), se sont brusquement dressés, fiers de leur particularité culturelle berbère, contre la répression gouvernementale et les généraux qui sont au pouvoir depuis des décennies (voir ci-après l’article de Camille Lacoste-Dujardin).

Pour la première fois, depuis I992, un mouvement d’opposition démocratique s’est ainsi organisé au grand jour sur une base régionale, sans pour autant qu’il soit séparatiste. Depuis deux ou trois ans, une polémique s’est développée, en France, notamment, quant aux véritables auteurs des atrocités qui perdurent en Algérie. S’appuyant sur certains témoignages, on en venu à imputer la continuation de ces massacres, non pas seulement à des groupes terroristes islamistes, mais aussi à des forces spéciales de l’armée pour entretenir un climat d’insécurité qui justifierait le pouvoir des militaires. La révolte de la jeunesse kabyle, contre les exactions sanglantes de gendarmes, a pour la première fois obligé le gouvernement algérien à publier le rapport d’une rapport une commission d’enquête indépendante.

Autre foyer de tensions de nouveau dans les Balkans, la Macédoine n’a pas suscité l’intérêt qu’il devrait avoir en raison de ses possibles conséquences. Mais, l’opinion qui s’est passionnée pour la Bosnie (1992-1995) puis pour le Kosovo (1999) se trouve un peu lasse des questions balkaniques, d’autant que, dans les media, le rôle des « gentils » les groupes qui ont été victimes, se transforme rapidement en « méchants ». En effet une fois terminée la guerre menée par l’OTAN contre la Serbie (1999) pour mettre un terme aux exactions serbes contre la population albanaise musulmane, les forces ultra-nationalistes albanaises de l’UCK ont su tirer profit de la présence « occidentale » au Kosovo et s’imposer par la force comme pouvoir occulte : non seulement leurs réseaux mafieux (notamment de proxénétisme) se sont propagées en Europe avec une rapidité étonnante, mais elles ont déclenché l’insurrection de la minorité musulmane albanaise en Macédoine. Pour éviter la dislocation de cette petite république déjà fortement secouée dans l’été 1999 lors de l’exode massif et très temporaire des Albanais du Kosovo, l’OTAN a décidé de venir lui apporter son soutien, en monnayant la « récupération » de l’armement des Albanais. Il en résulte un nouvel élargissement des interventions européennes et américaines dans les Balkans (voir l’article de Michel Roux).

Ainsi toute la façade nord de l’ensemble méditerranéen, du Portugal à la Turquie, c’est à dire jusqu’aux rivages de la Mer noire et aux abords du Caucase, se trouve désormais former pour l’OTAN une zone continue. C’est en effet pour une durée indéterminée que des contingents européens et américains sont officiellement en position dans une grande partie de l’ex-Yougoslavie Croatie, Bosnie, Macédoine et qu’ils sont officieusement stationnés en Albanie. Les Macédoniens déstabilisés par l’insurrection albanaise qu’ils estiment plus ou moins soutenue par l’OTAN, peuvent se tourner de nouveau vers les Bulgares puisque les uns et les autres parlent pratiquement une langue commune. D’ailleurs, la Bulgarie a officiellement demandé son admission dans l’OTAN.

Ce renforcement de l’OTAN vers la Méditerranée orientale est d’autant plus à souligner que devant les véritables combats qui se déroulent désormais de plus en plus souvent en Palestine et aux abords de Jérusalem, l’on a parlé, du moins avant les attentats de New York, de l’envoi d’une « force d’interposition ». Yasser Arafat la réclame et les Israéliens la refusent. Dans l’état actuel des choses, sa mise en œuvre sur le terrain est pratiquement impossible, en raison de l’extraordinaire enchevêtrement des adversaires. Les négociateurs des accords d’Oslo, chacun croyant bien faire ou jouer au plus fin, ont non seulement laissé en suspens la question de Jérusalem et du devenir de sa partie orientale palestinienne, mais ils ont officialisé cette extravagante carte « en peau de léopard » de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, avec plus de 160 « colonies » israéliennes implantées en territoires palestiniens. Mais depuis les accords de I993, celles-ci - en dépit des engagements - ont continué de proliférer et elles encerclent désormais presque complètement Jérusalem-Est qui devait être raccordé par un étroit couloir au futur État palestinien.

Cette prolifération qui exaspère les Palestiniens, est surtout le fait de petits groupes juifs ultra-nationalistes ou ultra-religieux, et elle ne résulte peut-être pas d’une stratégie délibérée du gouvernement israélien. Toujours est-il que celui-ci ne fait pas grand-chose pour empêcher la création de nouvelles colonies, car l’un ou l’autre des deux grands partis - Travailliste et Likoud - qui, presque à égalité, se sont succèdes au pouvoir, ont eu chacun besoin des votes des petits partis qui soutiennent l’implantation de nouvelles colonies. Du côté palestinien, l’OLP de Yasser Arafat doit compter avec la concurrence de groupes ultra-nationalistes et surtout des partis islamistes (Hamas et Djihad). Ceux-ci ont tiré argument de la prolifération des implantations israéliennes pour récuser les accords d’Oslo et pour mener, sous le nom de nouvelle intifada, le harcèlement systématique de la société israélienne par une succession d’attentats en Israël et d’attaques contre les habitants des « colonies » en Cisjordanie et à Gaza. Les ripostes « ciblées » de l’armée israélienne provoquent en retour celles des kamikaze palestiniens et ainsi de suite depuis plus d’un an. Aussi l’opinion israélienne exige-t-elle des « solutions radicales ».

L’attaque dont New York vient d’être l’objet montre que risquent de se produire des événements d’une toute autre dimension que celle de la Palestine. Mais bien avant ce 11 septembre, j’estimais que l’on pouvait faire l’hypothèse que pouvait éclater au Proche-Orient une vraie guerre avec des mouvements de troupes de l’OTAN sur des territoires plus vastes que ceux d’Israel-Palestine. Cette hypothèse n’est pas rendue obsolète par celle d’un changement de politique des États-Unis à l’égard du Proche-Orient.

Le risque d’une vraie guerre au Proche-Orient

En raison de l’enchevêtrement spatial sur de petits territoires des deux peuples, les Juifs et les Palestiniens, qui désormais se détestent au plus haut point et pour longtemps, la seule « solution » raisonnable est qu’elles soient territorialement tout à fait séparées. Ceci peut résulter d’un accord « donnant-donnant » entre les deux parties, sous pression internationale, en regroupant les juifs en Israël ; resterait la question de Jérusalem-Est et de sa liaison territoriale un État palestinien. Mais le projet d’un tel accord se heurte à des oppositions fanatiques dans chacun des deux camps.

Aussi peut - on craindre que la séparation territoriale des deux populations ne résulte d’une brusque aggravation des luttes armées, soit par un soulèvement massif de la population palestinienne, ce qui entraînerait non sans perte de part et d’autre l’abandon de la plupart colonies israéliennes, soit plus probablement une offensive massive de l’armée israélienne (répliquant à un très grave attentat ou à un soulèvement général palestinien) qui chasserait ou tenterait de chasser les Palestiniens de la plupart de leurs territoires et tout d’abord de Jérusalem-Est.

Depuis l’attentat terroriste du 11 Septembre à New York, nombre d’Israéliens estiment que leur politique de « fermeté » à l’égard des Arabes sera mieux comprise par le gouvernement américain. Mais celui-ci estime maintenant que le gouvernement israélien ne doit pas en profiter pour lancer une épreuve de force décisive avec les Palestiniens et les chasser de Jérusalem. Il est probable que pour le moment le gouvernement israélien appliquera bon gré mal gré les consignes de prudence américaines. Mais certains groupes aussi bien juifs qu’arabes mènent la politique du pire et chercheront sans doute à provoquer le très grave événement qui entraînera véritablement une guerre où l’armée israélienne dans un premier temps aurait vraisemblablement l’avantage.

Si jamais les choses tournaient ainsi au pire en Palestine et en Israël, il s’en suivrait sans doute une série de soulèvements populaires contre la plupart des gouvernements arabes accusés de collusion avec les Américains alliés d’Israël. Dans cette situation de chaos dans une grande partie du Moyen Orient, chaos où la supériorité aérienne d’Israël ne servirait pas à grand-chose, on « s’apercevrait » alors que l’armée turque membre très actif de l’OTAN et soutien tacite d’Israël, se trouve en position à moins de 300 kilomètres du Golan. Certes la Turquie est musulmane et elle vote pour une part, pour des partis réformateurs islamistes. Mais l’État fondé par Mustafa Kémal est laïque et surtout les Turcs n’ont guère de sympathie pour leurs voisins arabes dont ils n’ont toujours pas oublié qu’ils ont porté à la Turquie en 1916 « le coup de poignard dans le dos » lors de la Première Guerre mondiale . Certes il y a aussi la Sixième Flotte de l’US Navy qui croise comme depuis un demi siècle en Méditerranée orientale. Les descriptions académiques de la Méditerranée oublient le plus souvent cette donnée stratégique majeure. Mais le débarquement de quelques milliers de marines serait dans ce contexte de toute façon insuffisant et la Maison-Blanche préférerait éviter de lourdes pertes dans leurs rangs (comme à Beyrouth en I983), ce qui troublerait l’opinion publique américaine, bien qu’elle soit fort attachée à la défense d’Israël. Il n’est donc pas invraisemblable d’évoquer l’hypothèse de l’envoi d’une importante force terrestre de l’OTAN, en grande partie fournie par la Turquie, pour « tenir » le Proche-Orient, du moins sur une centaine de kilomètres de profondeur à partir des côtes méditerranéennes.

Une telle opération n’est pas impensable, car, à certains égards elle rééditerait, mais en accéléré, la « guerre du Golfe » en 1990-1991, à ceci près que presque tous les États arabes avaient alors pris position contre l’Irak et que l’Union soviétique, à la veille de sa dislocation, n’avait pas exprimé de veto. Mais quelle serait demain l’attitude de la Russie dans le cas d’une intervention de l’OTAN au Moyen-Orient ? Une telle expédition susciterait un très grand émoi en Europe occidentale et notamment en France. En effet les musulmans et notamment les originaires du Maghreb qui, à l’appel des islamistes, se mobiliseraient pour la défense d’Al Qods, la Jérusalem arabe, y sont sans doute aussi nombreux que ceux qui voudraient que l’on soutienne à tout prix les juifs en danger. A la crainte ou à l’horreur d’attentats perpétrés dans l’Union européenne pour venger les Palestiniens, s’ajouteraient les conséquences de l’embargo pétrolier décidé par les États du Moyen-Orient.

Au Maghreb, qui est la partie du monde arabe dont les relations avec l’Europe occidentale sont les plus étroites, les conséquences de l’intervention de l’OTAN au Proche-Orient pourraient être particulièrement graves et durables. Déjà en I99I la guerre du Golfe avait fortement renforcé l’audience des mouvements islamistes en Afrique du nord et par des manifestations massives, ils avaient alors tenté de prendre le pouvoir en Algérie pour y proclamer comme en Iran une république islamique.Puis leur succès au premier tour des élections législatives fut enrayé par décision des militaires C’est l’origine de la tragédie que connaît ce pays depuis 1992. L’influence des islamistes y est sans doute en déclin, alors que les séquelles de la guerre civile continuent de façon sanglante. Aussi une intervention de l’OTAN au Moyen - Orient pour soutenir en catastrophe Israël assurerait probablement la victoire des islamistes en Algérie et dans les pays voisins sur le thème de l’affrontement avec « l’Occident ».Les États-Unis s’ils ne sont plus invulnérables, sont cependant très loin. Ce serait donc avec l’Europe occidentale que se ferait l’épreuve de force, et surtout contre la France, puisque c’est avec elle que les relations des pays du Maghreb sont les plus nombreuses et contre elle que les discours anti-colonialistes sont les plus virulents.

Il y a donc des interactions entre les trois principaux foyers de tensions riverains de la Méditerranée, puisque le renforcement des positions européennes et américaines dans les Balkans - ce qui renforce le rôle de la Turquie - rend plausible une grande opération de l’OTAN au Proche-Orient en cas d’une brusque aggravation du conflit israélo - palestinien à propos de Jérusalem, ce qui donnerait une ampleur nouvelle à la confrontation du monde arabe avec « l’Occident ». L’attaque-suicide du 11septembre sur New York montre qu’il ne s’agit pas d’une hypothèse d’école, comme le disaient certains.

La Méditerranée es aujourd’hui la principale zone de tension

Durant les vingt dernières années de la guerre froide 1970-1990, c’est en Asie que se situaient nombre de points chauds : entre les deux Corées, dans le détroit de Formose, au Philippines, au Vietnam (où s’est déroulée de I965 à I975 une guerre de grande envergure dans laquelle l’armée des États-Unis s’était engagée contre un adversaire armé par l’URSS et la Chine) au Cambodge, en Birmanie, au Sri Lanka, au Cachemire, aux frontières de l’Inde et du Pakistan (leur troisième guerre en 1971 marque l’indépendance du Bangladesh) aux frontières de l’Inde et de la Chine (depuis la guerre de I962) en Afghanistan, aux frontières de l’Irak et de l’Iran où se déroulaient de terribles combats, au Liban où la guerre civile depuis 1975 et dans le Sinaï avec la guerre de 1973 entre l’Egypte et Israël. La guerre du Golfe 1990-1991 qui suivit la conquête du Koweit par l’Irak est en quelque sorte le premier grand conflit de l’après-guerre froide, puisqu’il se déroule sans que l’Union soviétique s’y oppose. Aujourd’hui la plupart de ces points chauds se sont éteints ou ils se sont nettement refroidis. Subsistent encore ceux du Cachemire, d’Afghanistan et du Sri Lanka et une tension latente entre l’Inde et le Pakistan. En revanche sont apparus des troubles séparatistes en Indonésie, notamment en Acheh.

En Amérique latine la diminution des points chauds depuis la fin de la guerre froide est encore plus spectaculaire : les conflits de la période 1970-1990 entre forces communistes et anti-communistes qui se déroulaient au Nicaragua, au Salvador, au Guatemala, au Pérou se sont éteints, les tensions entre les États-Unis et Cuba ont nettement diminué. Aujourd’hui subsistent en Colombie les combats entre guérillas marxistes et groupes armés anti-marxistes qui ont surtout pour enjeu le contrôle des réseaux de trafic de cocaïne.

Par contre en Afrique tropicale, la plupart des conflits du temps de la guerre froide perdurent au Soudan, au Tchad, entre l’Ethiopie et l’Erythrée, en Somalie, en Angola et de nouveaux points chauds pour la plupart des guerres civiles ou guerres ethniques sont apparus au Liberia, au Sierra Leone et surtout en Afrique médiane avec la dislocation du Zaïre, en Centrafrique, au Rwanda, au Congo etc... Mais en Afrique du Sud la situation qui paraissait lourde d’une terrible crise, s’est presque miraculeusement éclaircie avec la fin de l’apartheid en I99I et ceci est pour une grande part à mettre en rapport avec la fin de la guerre froide.

En revanche pour ce qui est de la Méditerranée, alors que le traité de paix israélo - égyptien de I979 avait mis fin à trente ans d’affrontements et que la guerre civile au Liban s’était apaisée sous contrôle syrien en 1989-1990, les dix dernières années ont vu toute une série de conflits nouveaux : la guerre civile en Algérie depuis 1992, les guerres provoquées par l’éclatement de la Yougoslavie, en Croatie, en Bosnie, puis au Kosovo, puis en Macédoine. Le contentieux israélo-palestinien que l’on croyait en bonne voie de règlement après les accords d’Oslo en 1993 et la fin de la première intifada, prend une tournure dramatique avec la seconde intifada qui est beaucoup plus sanglante que la première. De surcroît, si pour un ensemble de raisons, l’on intègre la Mer noire et ce qui l’entoure, dans la zone géopolitique Méditerranée, il faut y prendre en compte les conflits du Caucase qui commencent en I988 entre Arméniens et Azéris en 1992 entre la Géorgie et l’Abkhazie et surtout en Tchetchènie depuis 1996 .

Soit sept ou huit conflits pour cet ensemble de cinq mille kilomètres d’est en ouest qu’est la Méditerranée en tant que zone géopolitique, alors qu’en Asie sur un arc de quelques huit à neuf mille kilomètres s’étendant de l’Afghanistan à la Corée on n’en compte plus aujourd’hui que cinq ou six : aux Philippines, en Indonésie, au Sri Lanka, en Afghanistan (ce pays risquant de subir les représailles américaines et d’entraîner le Pakistan dans des troubles graves) alors qu’au temps de la guerre froide, on pouvait y recenser une dizaine de « points chauds » ; celui du Vietnam fut de première grandeur si l’on en juge par le nombre des pertes américaines. Si l’on se réfère schématiquement à l’effectif des États impliqués peu ou prou dans ces conflits, on trouve pour la zone Méditerranée sept à huit conflits pour quelque trois cents millions de personnes (y compris la Russie dans les conflits du Caucase) alors que sur l’arc asiatique on a cinq ou six conflits pour plus d’un milliard cinq cent millions. Si l’on prend en compte la zone de tension qu’est le détroit de Formose qui préoccupe grandement les Chinois, on aurait six à sept conflits ou zones de tension pour deux milliards cinq cent millions. Il ne s’agit que de comparaisons schématiques et d’ordre de grandeur.

Non seulement la zone géopolitique Méditerranée est, dans le monde, celle où aujourd’hui les conflits sont les plus nombreux, eu égard à sa dimension et son effectif de population, mais c’est depuis cette zone qu’a été organisée et lancée cette attaque spectaculaire contre les États-Unis, qui n’avaient jamais subi d’offensive sur leur territoire continental et qui tout au long de la guerre froide avait dissuadé de toute agression. la super-puissance adverse. Il apparaît donc plus que jamais que c’est autour de la Méditerranée et dans ses prolongements vers l’Est que se situe aujourd’hui la principale zone de tension au plan mondial, alors que les conflits se sont atténués depuis la fin de la guerre froide dans d’autres parties du monde, à l’exception de l’Afrique médiane. Il faut donc essayer de comprendre le pourquoi de cette zone géopolitique Méditerranée où de nouveaux conflits apparaissent, alors que d’anciens s’aggravent avec des répercussions spectaculaires outre-Atlantique.

Evidemment puisqu’il est question d’islamisme et donc de religions, certains auront tôt fait de dire que cette zone correspond simplement à la « ligne de contact » entre Islam et Chrétienté. Mais sur la carte, cette fameuse « ligne » n’est pas facile à tracer.Aussi je préfère parler de zone en lui donnant mille à quinze cent kilomètres de largeur, zone au milieu de laquelle s’allonge la Mer Méditerranée à laquelle on peut adjoindre son annexe la Mer noire, globalement six mille kilomètres d’Est en Ouest. Ces dimensions me permettent en effet d’envisager la trentaine d’États où l’on accorde de l’importance aux relations géopolitiques entre chrétiens et musulmans, qu’il s’agisse de souvenirs historiques (conquêtes et reconquêtes, colonisation) ou de tensions dues à l’immigration ou à des revendications territoriales dans des États nouvellement indépendants. Il s’agit, soit de pays essentiellement peuplés de musulmans, mais qui ont de nombreux contacts avec l’Europe, soit des pays de traditions chrétiennes, mais où il y a des minorités musulmanes anciennes ou récemment Immigrées.Les pays du Caucase les uns chrétiens (Géorgie, Arménie, Ossétie), et les autres musulmans entrent dans cet ensemble, et c’est aussi le cas de l’Irak où il y a encore des minorités chrétiennes, bien qu’elles aient beaucoup diminué.

Ces pays que j’envisage dans cette zone géopolitique Méditerranée et où se posent les problèmes des relations historiques ou actuelles entre chrétiens et musulmans, sont aussi des pays qui sont pour une grande part en contact les uns les autres par la mer. La présence de celle-ci ne doit pas être négligée. Malgré les distances, elle a facilité les relations entre pays, mais elle a aussi établi entre le rivage nord et le rivage sud, un vide, une solution de continuité. Cette zone géopolitique est formée de deux façades séparées l’une de l’autre par un long espace marin qu’aucun État ne peut territorialement annexer.

Cette caractéristique géographique fondamentale me permet logiquement de ne pas étendre vers l’Est cette zone géopolitique Méditerranée jusqu’à l’Afghanistan. Certes on parle de nouveau beaucoup de ce pays, mais il ne débouche sur aucune étendue marine. De surcroît, son isolement depuis la fin du XIXe siècle a fait qu’il n’a eu presqu’aucun contact avec des Européens, sauf dans la seconde moitié du XXe siècle, ce qui a conduit aux tragédies des vingt dernières années et au triomphe des islamistes les plus obscurantistes. Certes les discours des mollahs talibans contre les chrétiens retentissent dans toute la Méditerranée et c’est en Afghanistan que s’est basé Oussama Ben Laden pour ourdir à distance ses réseaux terroristes, mais ceux-ci sont surtout basés au Moyen-Orient et leurs ramifications s’étendent en Europe occidentale. Les attentats du 11Septembre aux États-Unis sont la manifestation de la projection de puissance d’une organisation occulte. Elle subsistera et lancera sans doute ses nouveaux coups depuis quelque autre pays musulman, lorsqu’en Afghanistan les talibans auront disparu.

Pour expliquer les conflits dans le cadre de cette zone géopolitique Méditerranée, certains auteurs, qui se réclament de la philosophie de l’Histoire, évoque un duel tout à la fois planétaire et millénaire entre l’Islam et le Christianisme. Evidemment, les islamistes, oubliant qu’il y eut d’abord la conquête de l’Espagne par les Arabes ne cessent de rappeler les Croisades (il y en eu sept ou huit du XIe au XIIIe siècles, la première ayant abouti à la prise de Jérusalem en 1099). Mais ces guerres entre chrétiens et musulmans furent sans doute bien moins meurtrières que les guerres entre chrétiens catholiques et protestants, qui ravagèrent durant près de deux siècles (XVIe-XVIIe) une grande partie de l’Europe.Le soi-disant duel millénaire entre États chrétiens et musulmans a connu de longues périodes d’accalmie, notamment du XVIIe au XIXe (à l’exception de guerres balkaniques). Enfin à ceux qui veulent accorder une grande importance géopolitique aux questions religieuses, il importe de rappeler qu’au XXe siècle, ce furent pour l’essentiel entre chrétiens que se déroulèrent les deux guerres mondiales qui furent et de loin, jusqu’à ce jour, les conflits les plus meurtriers.

Les grandes métaphores historiques et religieuses telle la guerre de l’Islam et de la Chrétienté ne permettent pas de comprendre la singularité planétaire de la zone géopolitique Méditerranée. Il importe d’en rechercher méthodiquement les raisons qu’elle soient anciennes et profondes ou beaucoup plus contemporaines.

Ceci nous donnera l’occasion de réfléchir au problème des causalités en géographie et en géopolitique et de rappeler les grands traits du raisonnement géographique

Comparer la Méditerranée avec d’autres Méditerranées

La méthode comparative est un des outils du raisonnement géographique. Le rapprochement par la pensée de deux ou trois situations géographiques qui ont suffisamment de traits communs pour être comparables et la recherche de leurs différences permet de mieux comprendre ce qui fait la singularité de chacune d’elles (4).La comparaison est une démarche heuristique, c’est à dire qu’elle permet de découvrir des aspects de la réalité auxquels on n’avait pas jusqu’alors prêté attention.

Dans le cadre de cette zone géopolitique Méditerranée que je propose avec une extension qui me paraît aider à la compréhension des problèmes qui se posent aujourd’hui, la Mer Méditerranée occupe évidemment une place fondamentale. C’est un ensemble naturel géologique, dont les limites sont - elles indiscutables La mer au milieu des terres : ce nom éminemment géographique lui a été attribué au XVIe siècle par les géographes européens (auparavant on disait la Mer tout court) après que les grandes découvertes des navigateurs leur aient fait prendre conscience de la singularité de cette étendue marine située entre trois continents. Certes à cet égard la Méditerranée est unique.

Cependant, ne serait-ce que pour mettre en œuvre cette démarche comparative qui me paraît fructueuse, j’estime qu’il y a d’autres étendues marines du même ordre de grandeur (4000 km) qui sont elles-aussi entourées de terres émergées. Certes pour une bonne part, ce sont des isthmes, des péninsules et de grands archipels, mais ce sont tout de même des terres qui délimitent nettement des ensembles auxquels ont été attribués des noms particuliers. C’est pourquoi j’estime que l’on peut aussi les appeler des méditerranées. Il s’agit d’abord d’une Méditerranée américaine, comme disent les géographes et stratèges américains à la suite des très grands géographes que furent Alexandre de Humboldt et Elisée Reclus. Cette appellation permet d’englober dans un même ensemble le golfe du Mexique et la Mer des Antilles qui communiquent par le détroit de Yucatan. L’autre Méditerranée est l’étendue marine est ce qui a été depuis le XIXe siècle abusivement dénommée « Mer de Chine méridionale ». J’ai été, je crois, l’un des premiers à parler de Méditerranée asiatique, au grand mécontentement des autorités chinoises. En effet celles-ci tiennent absolument à l’appellation mer de Chine méridionale qui semble légitimer les ambitions géopolitiques de la Chine jusqu’à 2000 km de ses côtes les plus méridionales, au point que le gouvernement de Pékin considère qu’il s’agit d’eaux territoriales chinoises. Les dénominations géographiques ont de toute évidence des fonctions géopolitiques.

A la différence de La Méditerranée située entre trois continents, la Méditerranée américaine et la Méditerranée asiatique se trouvent l’une et l’autre en position bordière, l’une en bordure des Amériques (du nord et du sud que relie l’Amérique centrale), l’autre en bordure de cette partie de l’Asie que l’on a appelée Indo-Chine L’une et l’autre sont limitées vers l’est par de grands archipels, qu’il s’agisse des Antilles ou de l’ensemble d’archipels que sont les Philippines et l’Insulinde.

Entre ces trois Méditerranées, les ressemblances géopolitiques sont assez frappantes : elles sont chacune entourées d’un grand nombre d’États de grande ou petite taille, entre lesquels se sont développées depuis plus ou moins longtemps des interactions et des relations bonnes ou mauvaises : autour de la Méditerranée américaine il y a 25 États (dont une demi douzaine de micro-États) qui subissent évidemment l’influence de la super-puissance américaine qui occupe toute la partie nord du Golfe du Mexique. Autour de la Méditerranée asiatique, il y a dix États dont l’énorme Chine qui tient les côtes septentrionales et qui cherche à contrôler le détroit de Formose qui la sépare de Taïwan. Quant à la Méditerranée des trois continents ou que l’on peut appeler euro-arabe (bien qu’il ne faille pas oublier la Turquie), ce sont plus de vingt États qu’il faut aujourd’hui recenser sur ses rivages et près d’une trentaine si l’on prend en compte la zone géopolitique Méditerranée.

Du point de vue géopolitique, on peut dire qu’une Méditerranée est un ensemble maritime autour duquel se trouvent aujourd’hui un grand nombre d’États entre lesquels les relations sont particulièrement nombreuses et complexes, puisque chacun d’eux est potentiellement en contact avec tous les autres. De surcroît, au milieu de cet ensemble, des eaux internationales de plusieurs milliers de kilomètres de longueur font que de grandes puissances très lointaines peuvent en permanence y projeter leur puissance (cf VI° flotte et VII° flotte en Méditerranée asiatique)

La démarche comparative ne se limite pas à constater de telles ressemblances. Elle consiste aussi à envisager les rapports (d’inclusion ou d’intersection) de chacun des ensembles géographiques que l’on prend en compte avec d’autres ensembles de plus grandes dimensions. Les trois Méditerranées, nous l’avons dit, s’allongent chacune sur 4000 km, c’est à dire qu’elles relèvent de ce que l’on peut appeler le deuxième ordre de grandeur, celui des ensembles spatiaux qui se mesurent en milliers de kilomètres. Si l’on convient que les nombreux ensembles qui se mesurent en centaines de kilomètres relèvent du troisième ordre de grandeur, les ensembles qui s’étendent sur des dizaines de milliers de kilomètres sont du premier ordre. Ces ensembles de dimension planétaire sont relativement peu nombreux : il s’agit des continents, des zones climatiques, des grands ensembles économiques et sociaux (ce que l’on appelle le Nord ou pays développés et le Sud ou Tiers-Monde ou pays sous-développés.) et des grands ensembles culturels ou religieux etc..

La comparaison des trois Méditerranées est particulièrement intéressante dans la mesure où elle fait aussi apparaître leurs dissemblances, en montrant qu’elles sont chacune en intersection avec des ensembles de premier ordre très différents. Alors que la Méditerranée américaine et la Méditerranée asiatique sont l’une et l’autre incluses dans la zone tropicale, chacune ayant des conditions climatiques grosso modo assez uniformes, en revanche la Méditerranée euro-arabe fait en quelques sorte la transition entre la zone tempérée et la zone désertique. Ceci se traduit par le fait que la façade sud soumise l’été à la remontée vers le nord de l’air saharien subit grosso modo beaucoup plus la sécheresse que la façade nord. L’évocation de ce dualisme n’est que provisoire et elle sera évidemment complétée ci-après.

On sait bien que ce n’est pas seulement d’un point de vue climatique qu’il y a contraste entre la façade nord et la façade sud de la Méditerranée des trois continents mais aussi grosso modo (nous y reviendrons) du point de vue économique et social et surtout culturel : pays arabo-musulmans et pays « sous-développés » sont à cet égard la caractéristique de la façade sud présente, alors que la façade nord est beaucoup moins homogène tant au plan économique que culturel, notamment avec une très grande diversité de langues nationales.

Dans l’ensemble qu’est la Méditerranée américaine, il y a aussi un contraste économique et il est extrêmement marqué entre la secteur nord, c’est à dire le sud-est des États-Unis et tous les autres États riverains car ils peuvent être caractérisés par une situation de « sous-développement » plus ou moins marquée. Par contre, avec essentiellement des pays anglophones ou hispanophones et qui sont tous chrétiens, le contraste culturel est beaucoup moins marqué que dans la Méditerranée euro-arabe. Dans l’ensemble qu’est la Méditerranée asiatique, les contrastes économiques ne sont pas encore très marqués, car à l’exception de Singapour, les États riverains sont peu ou prou des pays sous-développés, en dépit des phénomènes de croissance plus ou moins rapides qu’ils ont enregistrés. En revanche, la diversité culturelle est très grande, en raison du nombre des langues nationales, le contraste majeur étant la Chine au nord et l’ensemble musulman au sud, Malaisie, Indonésie, sud des Phillippines.

Si nous raisonnons en termes d’intersections d’ensemble spatiaux, il apparaît que la Méditerranée des trois continents se trouve « chevaucher » sur toute sa longueur une partie de la limite d’un ensemble de dimension planétaire, le « Tiers-Monde » ou ce que l’on appelle aujourd’hui le Sud (ce qui n’est pas plus précis). Cette limite ne passe que dans le nord de la Méditerranée américaine (entre les États-Unis, le Mexique et Cuba) et elle traverse pas la Méditerranée asiatique. Si nous raisonnons encore en termes d’intersection d’ensembles, il apparaît que la Méditerranée des trois continents « chevauche » sur toute sa longueur une partie de la limite de l’ensemble qu’est le monde arabe et que de surcroît la limite de l’ensemble encore plus grand qu’est le monde musulman déborde sur divers secteurs de la façade nord méditerranéenne.

Il apparaît ainsi que la Méditerranée des trois continents se caractérise par des contrastes beaucoup plus marqués et beaucoup plus complexes que dans les deux autres Méditerranées, puisqu’elle est en intersection sur toute sa longueur avec trois ensembles d’un autre ordre de grandeur et dont l’importance est considérable aussi bien du point de vue économique, religieux et politique.

Pourquoi la Méditerranée est-elle devenue la principale zone de tensions ?

Pour saisir les raisons pour lesquelles la Zone Méditerranée est devenue depuis quelques années la principale zone de tensions au monde, il ne suffit pas de constater qu’elle est divisée sur toute sa longueur par les limites de deux ensembles du premier ordre, le Tiers-Monde et le monde musulman (et plus précisément arabo-musulman, d’où le contraste économique et culturel très marqué entre la façade nord et la façade sud, surtout en Méditerranée occidentale.

Cependant ce que l’on appelle métaphoriquement le Nord et le Sud ne sont pas comme des plaques géologiques qui se repousseraient mécaniquement ou qui chercheraient à passer l’une sur l’autre, comme dans une zone de subduction pour reprendre l’expression des géologues. Les tensions géopolitiques traduisent l’état d’esprit, le comportement politique d’un certain nombre d’hommes qui à tort ou à raison persuadent leurs compatriotes qu’ils sont victimes d’un sort injuste et que leurs mauvaises conditions d’existence sont la conséquence de la domination des pays du Nord de la Méditerranée sur ceux du Sud.

Les tensions géopolitiques en Méditerranée ne se manifestent pas seulement sur le terrain en Palestine, en Algérie, dans les Balkans, mais aussi de façon beaucoup plus générale entre les opinions publiques : dans les pays arabes, on accuse presque unanimement « l’Europe » de ne pas avoir renoncé aux méthodes coloniales et d’essayer encore d’exercer sa domination pour maintenir le monde arabe dans le sous-développement. En revanche les opinions européennes, et plus encore depuis l’attentat du World Trade Center, voient le monde musulman sous des traits plus ou moins proches de ceux que l’on attribue aux islamistes. C’est dire que les tensions géopolitiques dans la Zone Méditerranée sont de façon évidente fonction des représentations que diffusent les media.

Pour les opinions arabes, les méfaits de ce qu’elles appellent le colonialisme et la lutte contre celui-ci restent des idées-forces, presque quarante ans après la fin de la guerre d’Algérie. Mais de cette guerre qui a duré presque sept ans, on ne cesse de parler y compris au Moyen-Orient. Plus encore, on dénonce le sionisme comme la preuve que le colonialisme - et même les croisades - existent toujours, puisque les Juifs avec l’appui de l’Europe et des Américains, veulent s’emparer de la terre des Arabes. Dans l’Est de la Zone Méditerranée dans le Caucase, c’est contre les Russe qu’est invoquée la lutte contre le colonialisme et pour l’Islam.

Le fait qu’on puisse plus ou moins suivre le contact pays développés/pays sous-développés et celui des Chrétiens et Musulmans tout le long de la Méditerranée et de la Zone Méditerranée explique que dans les pays arabes, l’opinion, y compris les minorités privilégiées (qui ont ainsi un bouc émissaire) l’on impute au colonialisme non seulement le sous-développement, mais la plupart des difficultés politiques qui seraient l’héritage de la colonisation, y compris l’islamisme puisque les Américains soutiennent l’Arabie saoudite qui le finance depuis des années. Ces représentations ne sont pas seulement le fait des media, mais aussi d’hommes et de femmes dont les parents ont effectivement lutté dans leur jeunesse contre la domination coloniale.

Par contre en Méditerranée américaine, le contraste des conditions de vie entre le Nord et le Sud n’est pas imputé dans les medias au « colonialisme », car la domination politique de l’Espagne s’est achevée vers 1820, sauf à Cuba dont les luttes pour l’indépendance à la fin du XIX°siècle ont été soutenues par les États-Unis. Certes leur impérialisme est dénoncé, surtout depuis la révolution castriste (1961) mais en Amérique latine le discours anti-impérialiste ne se réfère pas aux rivalités religieuses, alors qu’il en est fait grand cas dans le monde arabe. Comme la ligne de contact Nord/Sud ne passe pas par la Méditerranée asiatique, les tensions géopolitiques n’y font guère référence à cette opposition planétaire, pas plus qu’à la lutte de l’Islam et du Christianisme puisque ce dernier n’est guère représenté (sauf aux Philippines, où ce conflit existe). Cependant le thème de lutte contre le « colonialisme » tient une grande place dans les discours politiques, car l’Indonésie, la Malaisie et les Philippines et surtout le Vietnam ont durement lutté pour leur indépendance. Mais les anciens colonisateurs ou leurs descendants sont aujourd’hui à l’autre bout de l’Eurasie.

Il n’en est évidemment pas de même dans la zone géopolitique Méditerranée, surtout dans sa partie occidentale : la France est proche des États du Maghreb qui depuis leurs indépendances entretiennent avec elle des relations particulièrement étroites et nombreuses du fait de l’émigration. Mais c’est aussi le cas des pays du Caucase avec la Russie qu’ils soient devenus indépendants ou qu’ils se trouvent encore dans le cadre de sa Fédération. Bien que la Grande Bretagne et l’Egypte par exemple soient assez éloignées,.leurs rapports restent étroits en raison des positions que les Anglais ont longtemps conservées en Méditerranée. Au Proche-Orient, le conflit Israël-Palestine est perçu comme un conflit colonial Europe-Pays arabes puisque les Juifs sont pour beaucoup d’origine européenne. On pourrait donc dire simplement que l’importance des tensions dans cette Zone géopolitique Méditerranée résulte principalement de la proximité des pays qui ont été colonisés avec les anciennes métropoles coloniales.

De la même façon, on pense généralement est que la situation de sous développement qui caractérise les pays de la façade sud de la Méditerranée est le résultat de la domination coloniale qu’ont exercée sur eux les pays de la façade nord. En fait, en Méditerranée, le phénomène colonial s’est manifesté de façon relativement tardive et même extrémement tardive dans certains pays où il a duré somme toute très peu de temps : 25 ans seulement au Proche-Orient. C’est bien peu pour avoir des conséquences aussi considérables que la situation de sous- développement.

Alors qu’en Amérique la colonisation commence au XVIe siècle, au XVIe-XVIIe en Insulinde et à Java, et au XVIIIe siècle en Inde, elle ne commence qu’au XIXe siècle sur la façade sud de la Méditerranée : la conquête de l’Algérie commence en 183O, celle de la Tunisie ou de l’Egypte fin du XIXe, celle du Maroc début XXe (19I2) .La Syrie, le Liban, la Palestine la Jordanie l’Irak passent « sous mandat » français ou anglais en I92O. Et ceci est d’autant plus étonnant que les premières puissances à s’être lancées dans l’expansion coloniale, le Portugal et l’Espagne sont très proche du Maghreb et la France n’en est pas très loin.Sur la lancée de la Reconquista, les Espagnols et les Portugais ont essayé au XVIe siècle de mener la croisade sur les côtes d’Afrique du nord et de s’y établir, mais ils ont renoncé parce que la très facile conquête de l’Amérique leur offrait de très grands profits, et aussi parce que les gens d’Alger et de Tunis pour se défendre des Chrétiens ont fait appel à l’empire ottoman.Par la suite, la France n’a pas cherché à prendre pied sur la façade sud de la Méditerranée avant l’extrème fin du XVIIIe siècle : l’expédition de Bonaparte en Egypte (1798) qui se soldera par un échec, à cause des Anglais mais aussi de la résistance des Turcs.

Le cas très particulier de la Turquie et sa fonction dans la problématique du sous-développement

On ne peut pas vraiment comprendre la complexité des problèmes géopolitiques en Méditerranée, si l’on néglige (comme c’est trop souvent le cas) le rôle de ce tres grand empire qui dura jusqu’à la Première Guerre mondiale. Au Moyen Âge, il traduit la puissance des organisations politiques qui ont su regrouper les grandes tribus de cavaliers turco-mongols. Après qu’il ait refoulé l ‘empire byzantin en Asie mineure dont il sut utiliser l’appareil administratif et la capitale Constantinople (prise en I453), il poursuit non seulement ses conquêtes sur les Balkans et jusqu’aux abords de Vienne au XVIIe siècle, mais il établit aussi son contrôle sur l’ensemble du Moyen-Orient, y compris l’Egypte et les côtes d’Arabie. Il s’étend donc sur toute la façade sud de la Méditerranée jusqu’à la frontière algéro-marocaine.

Au XIXe siécle, c’est sa domination sur les Balkans et aux abords du Caucase qui va causer à l’empire ottoman ses premières grandes difficultés. En effet les différentes populations chrétiennes Grecs, Bulgares, Serbes, Roumains, Arméniens, s’y révoltent avec l’appui direct ou indirect d’États européens plus ou moins rivaux l’Autriche, la Russie, la France et l’Angleterre principalement. Ce qui n’est pas sans conséquences dans d’autres parties de l’empire. Ainsi le massacre des Grecs qui s’étaient révoltés contre les Turcs incite l’Angleterre, la France et la Russie à intervenir en 1827 contre la Turquie. Sa flotte est entièrement détruite à la bataille de Navarin et il n’est donc pas question pour elle d’intervenir lorsqu’en 1830 lorsque les Français débarquent à Alger.

Mais la persistance de l’empire ottoman jusqu’au début du XXe siècle s’explique aussi par la rivalité des États européens : les Russes après avoir conquis tout le nord des rivages de la Mer noire, cherchent à déboucher sur la Méditerranée à prendre Constantinople, ce à quoi s’opposent les Anglais. La connexion de la mer Méditerranée et de la Mer noire, que j’englobe aujourd’hui dans un même ensemble géopolitique, est attestée par la guerre de Crimée (1853-1856) où des corps expéditionnaires anglais, français et turcs vont porter des coups tels à l’empire russe qu’il devra peu après entreprendre de profondes réformes. La façon dont on « oubliera » ensuite la Mer noire dans les descriptions de la Méditerranée traduit sans doute la volonté d’en interdire l’accès aux Russes qu’ils soient tsaristes ou soviétiques.

Les rivalités de nombreuses puissances européennes caractérisent tout particuliérement l’expansion coloniale en Méditerranée. Fin XIXe apparaît un nouveau protagoniste, l’Allemagne qui va s’allier à la Turquie notamment pour construire à partir de 18O8 le fameux « chemin de fer de Bagdad » qui part de Berlin pour atteindre le Golfe persique.On peut rappeler que c’est cette alliance germano-turque qui est à l’origine de l’épineux problème de la Palestine et d’Israël. C’est en effet l’empereur d’Allemagne Guillaume II qu’accompagnait à Istamboul Théodore Herzl, qui obtint du Sultan ottoman Abdul Hamid en 1898 l’autorisation que des immigrants achkénazes viennent en Palestine et qu’ils y achètent des terres.

L’alliance de l’Allemagne et de la Turquie et la poussée allemande au Moyen-Orient incitèrent les Anglais à cesser le soutien qu’ils avaient apporté depuis la guerre de Crimée à l’empire ottoman. Durant la Première Guerre mondiale ils poussèrent les Arabes surtout ceux de Syrie à se révolter contre les Turcs.La « grande révolte arabe » de I9I6 qui contribua à la défaite de la Turquie a laissé dans l’esprit des Turcs le souvenir de la grande trahison, puisqu’ils estimaient avoir été jusqu’alors les grands défenseurs du monde arabe. Le choc fut tel que Mustafa Kémal, fondateur de la Turquie moderne, après l’avoir sauvée par les armes du démantèlement, put imposer sans susciter d’opposition notable, l’abolition du califat, la laïcité de l’appareil d’État et l’interdiction de l’alphabet arabe désormais remplacé par l’écriture latine (de gauche à droite), pour bien marquer la rupture définitive des Turcs avec le monde arabe. Tout ceci explique les caractéristiques très particulières de la Turquie et la volonté de la plupart de ses dirigeants de faire partie de l’Union européenne. La population de la Turquie (65 millions) est musulmane, mais les partis religieux, même s’ils obtiennent aux élections des scores importants, ont des discours beaucoup plus modérés que ceux des mouvements islamistes dans les pays arabes.

Non seulement la Turquie est un cas très particulier, mais l’existence de ce grand empire et de cette nation qui n’a jamais été colonisée met en cause la thèse du « colonialisme » comme cause fondamentale du « sous-développement ».En effet, la Turquie, en dépit de sa puissance géopolitique, n’a pas connu au XIX° siècle de « révolution industrielle » et malgré les efforts de modernisation de ses dirigeants depuis 1920, ses caractéristiques sont grosso modo celles des pays sous-développés ; sa croissance démographique, notamment, est restée forte jusqu’aux années quatre-vingt, comme dans beaucoup de pays du Tiers-monde.

Certes depuis la fin du XIX° siècle ce sont souvent des firmes étrangères qui ont créé les premières usines en Turquie, mais ce fut aussi le cas dans d’autres pays (ne serait-ce que le Japon) qui sont aujourd’hui très industrialisés, alors que la croissance industrielle turque est longtemps restée insuffisante en regard de la montée des besoins. Il importe donc de réfléchir aux causes internes du sous-interne du sous-développement d’un État qui n’a pas eu à subir de domination coloniale.

En revanche l’empire turc a longtemps exercé sa domination sur de nombreux pays dans les Balkans et au Moyen-Orient dont le développement économique et social a été longtemps freiné ou même stoppé. On peut se demander si cela ne renforce pas la thèse de la responsabilité du « colonialisme » dans la mise en place de la situation de « sous-développement ». Mais le phénomène qu’a été la colonisation ne se réduit pas à la domination politique exercée sur une population par les représentants d’un État étranger.En effet les colonisateurs ont imposé des changements juridiques (notamment en matière foncière), des activités productives en fonction des marchés d’exportation et des idées nouvelles qui sont peu ou prou celle du « capitalisme » européen. Or la Turquie ne pouvait alors apporter ces changements et ces idées, puisqu’elle les ignorait encore pour elle-même. Sa domination (comme celle des anciens empires mongols ou chinois) n’a donc pas été véritablement de type colonial et les pays qu’elle dominait se développèrent d’autant moins qu’elle-même ne se développait guère. Ceci a pour conséquence que de nos jours, en Méditerranée orientale, le contraste économique entre la façade nord et la façade sud est beaucoup moins marqué que dans la partie occidentale de la Méditerranée occidentale. Par contre, en dépit de la tardive croissance économique de l’Espagne du Portugal ou de l’Italie du Sud, le contraste est grand avec les pays du Maghreb.

La seule exception à cette relative stagnation des différents pays de l’empire turc fut celui de l’Egypte qui, avec la politique d’indépendance lancée par Méhemet Ali dans la première moitié du XIX° siècle, connut un démarrage économique endogène ouvert sur le monde (le développement des exportations de coton et la participation au creusement par les Français du canal de Suez). Mais cet essor proprement égyptien fut brisé par la domination coloniale britannique qui profita pour s’établir de difficultés économiques. Celles-ci auraient-elles, de toute façon, enrayé le développement de l’Egypte ?

Des causaités en géographie [1]

Puisque la dénonciation du « colonialisme » est le grand argument politique des islamistes qui proclament leur volonté d’en tirer vengeance, il importe de réfléchir méthodiquement aux causes profondes des différences considérables qu’il est possible de constater entre la façade nord et la façade sud de la Méditerranée. Comme l’établissement de la colonisation à des périodes relativement récentes - au XIX ou même au XXe°siècle - (c’est à dire beaucoup plus tardives que dans nombre de pays du Tiers-Monde), ne suffit manifestement pas à expliquer un contraste aussi grand, il faut envisager des « temps longs » dirait Fernand Braudel, beaucoup plus longs pour saisir des différences qui ont rendu possible la conquête coloniale d’un si grand nombre de pays méditerranéens. Plutôt que d’évoquer d’entrée de jeu à degré très poussé d’abstraction, des différences planétaires entre de grands types de société, il est préférable de mener notre réflexion dans le cadre de la Méditerranée Celui-ci doit être tout d’abord envisagé en termes de terres et de mers, d’îles et de montagnes. En effet ce n’est pas parce que l’on se soucie des problèmes géopolitiques que l’on peut négliger les données de la géologie et des grandes lignes de la géographique physique ; bien au contraire.

Les grandes données de la géologie et de la géographie physique

Il faut tout d’abord constater que du point de vue géologique et géographique, le contraste est frappant entre les deux façades de la Méditerranée : alors que la façade nord est caracérisée par la succession d’ouest en est de quatre péninsules : l’Ibérie (où se trouvent le Portugal et l’Espagne), la « botte » italienne, la péninsule hellène et la Turquie (qui est aussi une péninsule entre la Mer méditerranée et la Mer noire), les unes et les autres « étant bordées d’iles plus ou moins nombreuses, la façade sud, au contraire, présente des formes massives. Ce sont celles de ce que les géologues appellent la plaque africaine et celle-ci est séparée d’une autre plaque l’Arabie par la cassure de la Mer rouge.

Ces contrastes s’expliquent par de grands mouvements géologiques. C’est en effet du Jurassique, au milieu de l’ère secondaire que la Méditerranée s’est progressivement formée, au fur et à mesure de l’élargissement de l’Océan atlantique.C’en est en quelque sorte le contrecoup. C’est du moins l’opinion actuelle des géologues.En effet ils estiment qu’avant le Jurassique entre l’ensemble Sahara-Arabie et l’ensemble que forment le bouclier scandinave et la plate forme russe se trouvait une large zone de mers assez peu profondes entourant plusieurs massifs anciens. Elle s’ouvrait vers l’est en un vaste océan que les géologues ont dénommé la Téthys. Lorsque l’Atlantique a commencé de s’ouvrir le long de la cassure, le rift nord - sud qui va aujourd’hui de l’Islande aux abords de l’Antarctique, ces mouvements ont poussé vers l’est les blocs anciens les uns par rapport aux autres.La plaque africaine est, elle aussi, poussée mais vers le nord-nord-est, du fait de l’éloignement du continent antarctique vers le Sud.

C’est ainsi que l’on peut expliquer très schématiquement la formation de l’actuelle Mer Méditerranée De tout cela résulte aussi à l’ère tertiaire la formation dans l’ancienne Téthys d’une part, des grandes chaînes qui vont des Alpes à celles de Turquie et d’Iran et d’autre par les quatre péninsules méditerranéennes. Elles contrastent avec la massivité de la plaque africaine où au Maghreb des morceaux se sont cassés et soulevés dans leur mouvement vers le Nord. Fermant à l’est la Mer Méditerranée, la côte Nord-Sud du Levant, est elle aussi massive, car elle marque une des limites de la plaque arabique.

Cette plaque arabique, séparée de la plaque africaine par le rift de la Mer rouge celle, mais elle est aussi affectée aux abords de la Méditerranée, par la cassure du fossé de la Mer morte et du golfe d’Akaba.Celle-ci est dans le prolongement des longues cassures nord-sud plus ou moins parallèles qu’empruntent les secteurs succesifs de la vallée du Nil. Elles prolongent le rift des grands lacs d’Afrique orientale.

Ce rappel des grandes données géologiques n’est pas seulement dans la logique d’une conception de la géographie qui souligne entre autres le rôle de la géographie physique et de la géologie (contrairement aux discours de ceux qui proclament que les sociétés produisent l’espace) Dans le cas de la Méditerranée et de sa géo-histoire, ces données géologiques ont eu un rôle capital. La civilisation égyptienne ne se serait évidemment pas développée sans la vallée du Nil ? Certes il y a au monde d’autres longues vallées dans le désert, mais elles n’ont pas pour autant vu se développer des civilisations aussi extraordinaires que celle de l’Egypte. Quel est le principal facteur de causalité ?

Le fait que la plaque arabique poussée par l’élargissement du rift de la Mer rouge s’enfonce sous la plaque iranienne, ce qui forme le golfe persique, a pour la géo-histoire de la Méditerranée une importance encore plus grande. En effet si la civilisation égyptienne (pour des raisons assez obscures) n’a pas remonté la vallée du Nil pour avoir des contacts importants avec l’Afrique noire, en revanche, ce que j’appelle l’isthme syrien a été pendant des millénaires l’axe d’importants échanges commerciaux et culturels avec la Perse et surtout avec le monde indien : 1200 kilomètres de parcours facile pour une grande part le long de l’Euphrate entre la côte de Syrie ou de Phénicie et le fond du golfe persique à la rencontre des navires poussés depuis l’Inde par la mousson. C’est dans cet isthme syrien que se sont développées les civilisations de Mésopotamie et c’est par elles combinées à la civilisation égyptienne que se sont formées toutes les religions monothéistes.

Est-ce un hasard si Jérusalem, situé à un carrefour des routes vers l’Egypte et la Mésopotamie, est si précieux pour les Juifs, les Chrétiens et les Musulmans puisque le Prophète monté au ciel à Médine serait redescendu à Jérusalem (Médine comme la Mecque sont sur une des grandes routes caravanières qui longent la Mer Rouge).Bien évidemment ce ne sont pas les conditions géologiques et géographiques très particulières qui expliquent l’émergence de ces syncrétismes monothéistes, mais sans elles les contacts culturels qui leurs ont été nécessaires pour se former, n’auraient pas été sur les « temps longs » aussi nombreux, ni autant en mesure de se diffuser ensuite sur l’ensemble du Moyen-Orient et de la Méditerranée.

Quant au pétrole qui fait depuis un siècle l’importance mondiale de l’isthme syrien, il est bien évident que ce sont des données géologiques très particulières qui ont déterminé l’importance très exceptionnelle des gisements : la plaque arabique passe très progressivement sous la plaque iranienne, en raison d’une subduction exceptionnellement peu profonde. Si elle avait été très profonde comme le sont la plupart des zones de subduction, les hydrocarbures auraient été volatilisés du fait de la très forte température sous la lithosphère.

Mais les conditions géologiques n’offrent pas que des avantages. En effet les plaques continuent de glisser les unes par rapport aux autres ce qui fait de la Méditerranée et de ses abords, au nord comme au sud, une des zones les plus secouées par les tremblements de terre. Mais ceci n’a pourtant pas empêché le développement des civilisations, encore qu’en Crète la civilisation minoenne ait été anéantie par une catastrophe sismique. La tremblement de terre de Lisbonne en I755 fut l’un des plus graves, comme ceux de Messine en 1783 et 1908. Une douzaine de séismes graves se sont produits dans les quarante dernières années. En Turquie celui d’Izmit en 1999 qui fit plus de 40000 victimes, est des plus inquiétants car il fait partie d’une série de séismes qui depuis quelques années se produisent successivement de l ‘est vers l’ouest sur une faille coulissante, ce qui fait craindre que le prochain n’affecte directement Istambul. En Palestine et Israël, des terrains que se disputent âprement Israéliens et Palestiniens sont sur les lignes de faille du fossé de la Mer morte et les uns comme les autres risquent d’être frappés par une catastrophe qui ferait beaucoup plus de victimes que des années d’intifada.

Les conditions climatiques et les erreurs des raisonnements « déterministes »

Les conditions climatiques font aussi partie des grandes données de la géographie physique, surtout lorsqu’il s’agit de la Méditerranée. Le rythme climatique qu’elle connaît - la sécheresse d’été - en fait un cas presque unique au monde. Mais cette sécheresse estivale est beaucoup moins longue sur la façade nord de la Méditerranée que sur la façade sud où elle peut durer une grande partie de l’année. En Libye et en Egypte, le désert s’étend jusqu’à la côte. En faisant abstraction des étendues véritablement désertiques, les steppes s’étendent sur une grande partie de l’Afrique du nord et du Moyen-Orient. Comme ce sont surtout les régions montagneuses qui reçoivent assez de pluie pour être cultivées, bon an mal an - régions qu’au Maghreb on appelle le tell - les rendements agricoles y sont faibles, d’autant que ces sols sont ravagés par l’érosion.

En comparaison des conditions agro-climatiques dans le nord de l’Afrique et au Moyen-Orient, celles qui existent sur la façade nord de la Méditerranée même si elles ne sont pas excellentes, en raison de la sécheresse estivale, sont bien meilleures Ceci explique que depuis plusieurs siècles à des époques où le peuplement était surtout fonction des rendements agricoles, il ait été beaucoup plus important en Italie, dans les régions méridionales française, en Espagne (même s’il y a des régions sèches faiblement peuplées) qu’en Afrique du nord et au Moyen Orient, exception faite de la vallée du Nil. Et encore celle-ci ne compte que trois millions d’habitants au milieu du XIX° siécle..L’Algérie et le Maroc comptaient l’une et l’autre quelques trois millions d’habitants au moment de la conquête française, alors que l’Espagne au XVIIIe°siècle en avait plus de dix, malgré la forte émigration vers l’Amérique.

Cette faiblesse de peuplement s’explique par la persistance d’une forte mortalité qu’accentuent de fréquentes épidémies, par la maigreur des récoltes et aussi par l’extension de la vie pastorale. Certes c’est une façon de tirer partie d’étendues de steppes trop sèches pour être cultivées avec quelque profit, mais elle ne faire vivre que de faibles densités de population.Mais surtout le nomadisme et surtout ce que l’on appellera le semi-nomadisme (des pasteurs qui font aussi quelques cultures de céréales dans les fonds d’oued après la crue) s’étendent aussi - et c’est le cas au Maghreb notamment - dans des plaines qui pourraient très bien être cultivées avec profit, car elles sont suffisamment arrosées.Ainsi au Maroc, la plaine du Rharb que traverse l’Oued Sebou qui a de l’eau toute l’année.

Aussi certains auteurs ont-ils estimé que l’extension des étendues steppiques et sub-désertiques au sud de la Méditerranée et au Moyen-Orient avait favorisé la puissance des tribus nomades au détriment des populations sédentaires, ce qui avait freiné le développement économique des pays du Moyen-Orient et de la façade sud de la Méditerranée. Ainsi les caractéristiques du climat étaient-elles considérées comme le principal facteur « déterminant » les caractéristiques majeures des sociétés.

C’est un géographe-historien Emile-Félix Gautier notamment qui développa cette thèse entre les deux guerres dans un livre qui fut fameux Les siècles obscur du Maghreb dans les années trente. Les milieux colonialistes de l’époque en firent leurs choux gras : il affirmait en effet que l’Afrique du nord berbère si prospère à l’époque romaine (n’était-ce point le « grenier de Rome ?) avait été ruinée au Moyen-Age par les invasions arabes du XI° siècle, notamment celle des « terribles » nomades Beni Hilal. De même que Rome avait défendu l’Afrique du nord contre les nomades du Sahara, la France se devait donc de défendre les Berbères sédentaires contre de nouvelles invasions arabes.E-F Gautier affirmait l’antagonisme fondamental du Nomade arabe et destructeur et du Sédentaire berbère et constructeur.En se référant au concept forgé par Vidal de La Blache, il s’agissait du heurt de deux « genres de vie » inconciliables. Un grand historien comme Lucien Febvre reprit une telle argumentation dans son livre sur la géographie La Terre et l’évolution humaine (192O) qui fut, en matière de géographie, pendant des décennies une référence pour la plupart des géographes. En revanche il est à noter que Fernand Braudel ne fit aucune allusion à cet antagonisme Nomades/Sédentaires dans sa magistrale présentation géographique de la Méditerranée qu’est le premier tome de sa Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II.

Il serait trop long de d’énumérer ici tous les points où l’argumentation d’E-F Gautier est inexacte, quand elle ne repose pas sur de flagrantes contrevérités.

L’opposition métaphysique des nomades arabes au berbères sédentaires est triplement inexacte.En effet entre nomades et villageois arboriculteurs, il y avait une catégorie beaucoup plus nombreuse celle que l’on appelée les semi-nomades qui étaient tout à la fois pasteurs et cultivateurs de céréales dans les fonds d’oued après la crue.Par ailleurs au Maghreb et au Sahara nombre des nomades et de semi-nomades étaient aussi des berbères (comme les Touaregs) Enfin les Arabes nomades (fort peu nombreux au demeurant) arrivés au Maghreb au XI° siècle n’ont pas été les redoutables conquérants qu’EF Gautier a dépeints et ils ont été bien plutôt obligés de devenir mercenaires de dynasties berbères d’origine nomade ou sédentaire. En revanche, au Moyen-Orient (où il n’y a pas de Berbère), il y eut de véritables invasions destructrices, notamment celle des cavaliers turco-mongols de Tamerlan qui déportèrent vers l’Asie centrale une partie des habitants Damas et détruisirent Bagdad en I4OI avant de marcher sur l’Inde.Cependant l’isthme syrien comme l’Asie mineure retrouvèrent quelques décennies plus tard une prospérité certaine, ce qui se marque dans l’intensité des relations commerciales avec les Indes et Venise le Maghreb et l’Afrique noire.

On ne peut donc sérieusement imputer l’actuelle situation de « sous-développement » qui prévaut sur la façade méridionale et orientale de la Méditerranée à la prépondérance ancienne du nomadisme, qui serait le genre de vie adapté aux conditions climatiques et à l’extension des milieux steppiques.La meilleure preuve est que les « symptôme du sous-développement » sont tout aussi marqués dans la vallée du Nil.Or s’il est depuis des millénaires un peuple de paysans sédentaires, c’est bien celui de l’Egypte et celle-ci est depuis son arabisation il y a dix siècles, le pays le plus peuplé et du point de vue économique le plus important du monde arabe. Les conditions climatiques ne peuvent donc être invoquées comme cause de l’inégalité du développement économique que l’on peut schématiquement constater entre les deux façades de la Méditerranée, c’est à dire au sein d’un ensemble qui se mesure en milliers de kilomètres (ensemble du deuxième ordre). On pouvait s’en douter, mais il fallait marquer cette étape dans un raisonnement sur les causalités en géographie.

Les anomalies de la géo-histoire de l’irrigation

Affirmer que les différences climatiques entre les façades Nord et Sud de la Méditerranée, en l’occurrence la plus forte aridité au sud, n’expliquent pas leur contraste économique, ne veut pas dire que les problèmes d’eau n’aient pas d’importance dans cette partie du monde.Mais pour s’en rendre compte, il faut envisager un autre niveau d’analyse, celui qui permet de saisir des situations locales et régionales et raisonner comme on dit à plus grande échelle (ou sur des ensembles du troisième ou quatrième ordre).Sur la façade nord méditerranéenne on se rend compte de l’importance accordée à l’irrigation : les plaines irriguées, dont l’aménagement hydraulique est plus ou moins ancien - les huertas espagnoles sont le cas le plus célèbre - se caractérisent par une densité de peuplement et une activité économique nettement plus importantes que les étendues de culture sèche ou de paturage.En revanche, sur la façade sud où la sécheresse est pourtant beaucoup plus grande, les plaines irriguées étaient rares jusqu’au milieu du XXe siècle.

Certes il y avait depuis des millénaires la vallée du Nil et de celles du Tigre et de l’Euphrate, mais les aménagements hydrauliques y étaient encore des plus sommaires, car il s’agissait de cultures de décrue : on cultivait le fond de vallée après que les eaux du fleuve se soient retirées. Les premiers aménagements hydrauliques en Egypte, encore assez limités, datent du XIXe siècle. Il y avait en Syrie quelques plaines de piémont irriguées comme la fameuse ghouta de Damas, et au Maroc, le fameux dir au pied du Moyen Atlas et celui du Haouz de Marrakech, au pied du Haut-Atlas mais au total c’était assez peu de choses.

Comment expliquer qu’avant la colonisation les plaines littorales du Maghreb aient été si faiblement peuplées et aient seulement servi de paturages d’hiver ? La seule exception de celles du Sahel tunisien, où il y n’y avait d’ailleurs assez peu d’irrigation mais surtout des olivettes. L’explication qui a été la plus fréquemment avancée est celle du paludisme. Certes il existait et les premiers colons de la plaine de Mitidja aux portes d’Alger lui payé un très lourd tribut en vies humaines.

Mais le paludisme sévissait aussi dans les plaines littorales au nord de la Méditerranée et il était d’autant plus grave qu’elles n’étaient pas mises en valeur par l’irrigation. Il y avait du paludisme dans les huertas espagnoles, la Campanie ou dans la plaine de Palerme, mais dans ces plaines fortement peuplées et intensément cultivées, il était nettement moins virulent que dans les plaines plus ou moins désertes. Comme dans les rizières d’Asie des moussons, les larves de moustiques ne se développent pas dans l’eau boueuse qui après les labours couvrent les petits champs cultivés.

Comment expliquer qu’à la différence de la façade nord de la Méditerranée, les plaines aménagées pour l’irrigation aient été autrefois aussi rares sur la façade sud, en dépit d’une plus grande aridité ? Pour expliquer cette énigme de géo-histoire, il faut tenir compte que la construction des aménagements hydrauliques comme leur entretien exigent de durs travaux et une main d’œuvre qui accepte de les exécuter (en ayant compris l’intérêt) ou qu’un pouvoir peut contraindre à le faire. Or la plupart des populations des pays situés au sud de la Méditerranée, comme celle du Moyen-Orient ont été en mesure de refuser ce genre de contraintes.En effet, ces pasteurs et ces paysans (à l’exception de ceux de la vallée du Nil) étaient armés et ils avaient des traditions guerrières car ils étaient membres de tribus plus ou moins rivales les unes des autres.

Une tribu au Maghreb ou au Moyen-Orient est une organisation politique autonome qui associe des familles descendantes d’un soi-disant ancêtre commun.Parmi ces familles les plus influentes savent tirer parti d’un égalitarisme de principe et de l’usage d’un territoire collectif qu’il s’agit de défendre contre les empiétements des tribus voisines et de celles à qui le pouvoir donne la charge de lever l’impôt. La tribu était traditionnellement une machine politique qui rivalisait avec ses voisines et nouait des alliances pour ou contre le souverain qui lui-même s’appuyait sur sa propre tribu.Dans ces conditions on comprend que les tribus aient été en mesure de se soustraire aux travaux d’aménagement hydraulique que nécessitait l’irrigation.

La preuve a contrario est fourni par les oasis sahariennes ou de la bordure nord du Sahara dont les nombreux aménagements hydrauliques ont été réalisés par une main d’œuvre d’esclaves amenés du Soudan par les caravanes. C’étaient aussi ces esclaves entretenaient les puits où ils puisaient l’eau inlassablement.

Des plantations irriguées de canne à sucre furent même créées dans la plaine du Sous au Maroc au XVIe siècle et dans celle du sud de l’Irak, dans l’un et l’autre cas avec une main d’œuvre d’esclaves, amenés soit du Soudan soit des côtes orientales d’Afrique. Se pose le problème de la création des huertas espagnoles. On a longtemps cru qu’elles étaient l’œuvre des Arabes (lesquels étaient surtout des berbères) après la conquête de la péninsule que dominaient les royaumes wisigoths. Les recherches historiques et archéologiques récentes montrent qu’une grandes partie de ces systèmes d’irrigation date de la domination romaine ; ils ont donc été réalisés comme ailleurs par des esclaves. C’est sans doute avec le même genre de main d’œuvre que les Arabes étendirent ensuite le réseau des huertas.

En Egypte, les premiers travaux hydrauliques décidés au tout début du XIXe siècle par Méhémet Ali pour stocker derrière un barrage une partie de l’eau de la crue afin d’irriguer une partie du delta en saison sèche, furent pour une grande part réalisés par des esclaves capturés dans la haute vallée du Nil, bien que les paysans égyptiens soient aussi astreints aux corvées. En effet, et c’est très exceptionnel dans le monde arabe, ceux-ci n’étaient pas armés et leurs communautés villageoises étaient depuis des millénaires entièrement dépendantes des agents du pouvoir.

La plupart des aménagements hydrauliques réalisés au nord de l’Afrique et au Moyen-Orient, datent de la seconde moitié du XXe siècle, qu’il s’agisse des grands systèmes d’irrigation au Maroc et en Tunisie, de ceux d’Egypte maintenant que le barrage d’Assouan stocke la crue pour en répartir les eaux tout au long de l’année,

ou des grands barrages de Turquie, et de ceux de Syrie et d’Irak. Ces ouvrages ont réalisés par de puissants engins de génie civil, ce qui permet de n’utiliser qu’une main d’œuvre salariée relativement peu nombreuse.

 Géo-histoire de deux grands types de sociétés

En termes de géo-histoire, il y a donc un contraste frappant entre la façade nord-ouest de la Méditerranée où les aménagements hydrauliques étaient relativement nombreux avant le XIXe siècle et la façade sud et moyen-orientale où il n’y en avait guère (à l’exception des cultures de décrue de la vallée du Nil) bien que l’aridité y soit beaucoup plus forte.Ce contraste est particulièrement intéressant du point de vue géographique, puisqu’il souligne la différence de mise en valeur de milieux naturels assez comparables.Il peut s’expliquer dans une grande mesure - à mon avis - par le contraste des structures politiques de base qui se sont établies de part et d’autre de la Méditerranée, après la fin de l’empire romain. Autour de sa « mare nostrum » cet empire avait unifié sous sa domination à peu près tous les pays (et c’est d’ailleurs la seule époque où la Méditerranée forma un même ensemble politique) et il avait imposé à peu près partout de grands domaines esclavagistes, sauf dans les montagnes.

En Afrique du nord, après la fin de l’empire romain, vers le V° siècle, les tribus, qu’il s’agisse de paysans montagnards armés ou de pasteurs guerriers, s’emparèrent des terres et leurs structures politiques de base perdurèrent jusqu’à une époque récente.En effet avec l’expansion de l’Islam et du grand commerce que l’on peut presque appeler international, les plus puissantes de ces tribus fondèrent successivement au Maghreb des États. Ceux-ci rivalisèrent pour le contrôle des routes caravanières de l’or qui à travers le Sahara apportaient l’or du Soudan.Les profits que les États en retiraient permirent le développement de grandes villes - leurs capitales - sans pour autant qu’ils soient obligés de prélever l’impôt sur les tribus, celles-ci restant toujours en mesure de se défendre. Il en fut de même au Moyen-Orient, au fur et à mesure du recul de l’empire byzantin, devant la poussée des tribus arabes, puis de celles des tribus turques organisées par l’empire ottoman. Toutefois la conquête musulmane de l’Egypte ne modifia guère le sort des paysans de la vallée du Nil et leur docilité millénaire envers les représentants du pouvoir.

L’évolution de l’Europe occidentale fut, en revanche, complétement différente. En effet, après la dissolution des structures de l’empire romain et la disparition des grands domaines esclavagistes devant l’avancée des tribus germaniques, se mit progressivement en place une société nouvelle : la masse des paysans qui, à la différence du Maghreb, n’étaient pas organisés en tribus, tombèrent sous la coupe de petits groupes belliqueux. Ces derniers s’étant proclamés possesseurs des anciens domaines, les faisaient cultiver par les paysans asservis. Ces guerriers devenus les chevaliers se constituèrent en une caste hiérarchisée qui est la base de l’aristocratie féodale. On sait évidemment qu’entre celle-ci et la masse des paysans se constitua peu à peu et tout d’abord en Italie avec la renaissance du grand commerce avec l’Orient, une classe nouvelle, la bourgeoisie. On sait aussi que celle-ci allait progressivement changer l’histoire du monde en développant peu à peu un nouveau mode de production, le capitalisme qui avec ses contradictions se développera progressivement sur l’ensemble de la planète.

On s’en tient généralement là pour expliquer la différence entre le Nord et le sud de la Méditerranée.Il suffirait que le capitalisme se soit développé en Europe occidentale pour que la façade sud de la Méditerranée se trouve soumise ipso facto à la domination coloniale européenne.Variante arabe de ce type de discours : c’est parce que les pays arabes ont été victimes du colonialisme européen, qu’ils n’ont pas pû faire leur révolution industrielle, en dépit de l’avance technique et scientifique qu’ils avaient sur l’Europe au Moyen - Age.

Devant ce genre de discours assez simplistes et somme toute assez commodes, il faut rappeler que la domination coloniale européenne ne s‘est établie que tardivement sur l’Afrique du nord et la plupart des pays du Moyen-Orient. Les foyers manufacturiers qu’avaient été Damas et Bagdad au Moyen-Age (leur avance technique était alors très grande par rapport à l’Europe occidentale) auraient eu grandement le temps de commencer une « révolution industrielle », si les structures sociales du monde arabe avaient permis la formation d’un bourgeoisie. La grande puissance que fut la Turquie aurait pû, elle aussi, connaître un grand développement économique, si une bourgeoisie avait pu s’y constituer. Ce fut tout autant le cas de la Chine et de l’Inde, si elles avaient eu des bourgeoisies. Mais cette classe sociale ne se constitua véritablement qu’en Europe occidentale et tout d’abord du fait des contradictions de la société féodale. La comparer avec l’évolution d’autres grandes civilisations nous entraînerait dans des considérations planétaires, et beaucoup trop loin de la Méditerranée.

La guerre des représentations géopolitiques

Les attentats spectaculaires du 11 septembre 2001 aux États-Unis ont montré la puissance fanatique des réseaux islamistes et l’audience dont ils disposent dans les pays arabes, mais aussi parmi des musulmans dont les familles ont immigré en Europe occidentale et en Amérique du nord. Il importe de souligner que les islamistes n’ont pour le moment rallié à leur cause qu’une petite minorité de la population musulmane, comme le prouve la guerre qu’ils mènent dans divers pays contre tous les musulmans qui refusent d’admettre leurs règles et leur pouvoir. Jusqu’à présent de l’Algérie à l’Afghanistan, ce sont pour l’essentiel des musulmans qui ont été tués par les groupes islamistes.

Cependant ceux-ci exercent incontestablement une influence dans les milieux les plus divers en diffusant une argumentation qui est somme toute moins théologique que géopolitique : en dénonçant la malfaisance comme l’injustice du colonialisme et de l’impérialisme qui en est aujourd’hui la continuation. Cette argumentation reprend en fait celle que de nombreux patriotes - ils n’étaient pas du tout islamistes - ont défendu, il y a quelques décennies, dans leur lutte pour l’indépendance de leur patrie.

Pour quelles raisons les Européens ont - ils pu établir leur domination sur la plus grande partie du monde et notamment sur les pays arabes ? S’il n’y a pas de réponse historienne méthodique à cette question géopolitique fondamentale, l’explication ne peut être que métaphysique, en l’occurrence la nature plus ou moins diabolique des Européens. Thèse qui fait évidemment l’affaire des islamistes puisqu’ils peuvent ainsi affirmer que c’est essentiellement par la force religieuse, celle de l’Islam et de la guerre sainte, le Djihad, que l’on peut combattre des adversaires sataniques et le « grand Satan » qui les gouverne.

Pour lutter contre l’idéologie islamiste, il importe donc d’expliquer comment fonctionne l’impérialisme et tout d’abord pourquoi les pays arabes sont passés sous la domination de puissances européennes. Contrairement à des représentations héroïques fort répandues tant chez les colonisés que chez les colonialistes, les conquêtes coloniales ne furent pas très difficiles car dans la plupart des cas elles ne se heurtèrent pas à une tres forte résistance : cela fut notamment le cas en Amérique comme en Inde. La principale exception est celle de la conquête de l’Algérie qui fut l’une des plus longues et des plus difficiles. En effet pour donner des terres aux paysans français qui en avaient pas suffisamment, les autorités coloniales (à l’instigation de personnalités comme Tocqueville) entreprirent de « refouler au désert » (sic) les populations indigènes (un peu comme les Yankee étaient en train de faire avec les Indiens).Celles-ci résistèrent avec acharnement notamment dans la partie occidentale de l’Algérie où Abd el Kader avait commencé sa lutte.Pour en venir à bout les généraux français firent alliance avec certains chefs de tribus de l’Est de l’Algérie, en leur reconnaissant comme propriété personnelle les terres collectives d’autres tribus et parfois même de la leur.

La question de la propriété privée de la terre est en effet au cœur de la question coloniale. A la différence de l’Europe où depuis des siècles la terre agricole est appropriée privativement, dans la plupart des civilisations non-européennes, la terre cultivée et a fortiori les terres de parcours étaient traditionnellement des biens collectifs dont les communautés villageoises ou tribales avaient l’usufruit, la propriété éminente étant celle du souverain. Celui-ci chargeait des notables de lever l’impôt sur des circonscriptions plus ou moins vastes ; ainsi constituaient - ils une sorte d‘aristocratie fiscale. Au Maghreb et au Moyen-Orient, ces notables sont aussi les chefs des tribus politiquement les plus importantes. L’habileté des colonisateurs européens qui étaient le plus souvent fort peu nombreux, fut de se faire des alliés parmi ces notables en leur reconnaissant (très abusivement) la propriété privée de la terre collective de telle ou telle tribu ou sur laquelle ils avaient jusqu’alors la charge de lever l’impôt. C’est ainsi que les autorités coloniales françaises, instruites par les difficultés qu’elles avaient eu en Algérie, opérèrent en Tunisie et au Maroc. La conquête en fut relativement facile, grâce au soutien que apportèrent aux Français un grand nombre de chefs de tribus, en échange de la reconnaissance de leur droit de propriété sur des terres collectives.

La colonisation est un processus incompréhensible si on ne tient pas compte de cette alliance entre colonisateurs et minorités privilégiées autochtones. Ce sont elles, une fois venu le temps des indépendances (en raison du développement des contradictions coloniales) qui succéderont, dans la plupart des cas, aux Européens. Et c’est ainsi que fonctionne aujourd’hui l’Impérialisme, les grandes firmes multinationales et les grandes puissances s’appuyant dans la plupart des pays du Tiers-Monde sur des minorités privilégiées, qu’il s’agisse des héritiers d’anciens alliés des colonisateurs ou d’anciens révolutionnaires qui, après les indépendances, se sont maintenus au pouvoir, de gré ou de force. Au sein de ces minorités privilégiées, des contradictions existent, car certains groupes déjà plus ou moins nantis, veulent prendre le pouvoir, sous prétexte de lutter contre les inégalités et surtout d’appliquer véritablement la loi coranique.C’est notamment en Arabie saoudite et autres pétro-monarchies dont les dirigeants apparaissent aujourd’hui comme les principaux soutiens des réseaux islamistes, pour se les concilier.

Le temps n’est plus où devant de telles situations l’on invoquait le Communisme et l’on prônait l’abolition de la propriété privée des moyens de production. Une véritable guerre des représentations géopolitiques est engagée : ou bien c’est celle que ressassent les islamistes qui l’emporte dans le monde musulman, à savoir que la colonisation et l’impérialisme révèlent la nature satanique des Européens et alors il faut craindre le pire - pour les uns comme pour les autres - dans la zone géopolitique Méditerranée et même ailleurs ; ou bien, c’est une explication historique bien plus complexe qui peu à peu est entendue et alors on peut espérer dans l’avenir du monde arabe.

Les notes suivante n’ont pas pu être replacées dans le texte par le webmaster qui ne dispose pas pour l’instant de l’original de cet article

- Il ne serait sans doute pas inutile pour la Turquie de participer au contrôle de ce couloir Nord-Sud (les régions côtières de la Syrie et du Liban) car elle pourrait ainsi mettre en chantier la grande canalisation lui permettant de vendre les eaux des fleuves Seyhan et Ceyhan à Israël principalement, mais aussi aux États voisins et même à l’Arabie saoudite (cf Hérodote n°102 Géopolitique de l’eau p. XX).

- Il se trouve par ailleurs que « La Méditerranée » vient d’être inscrite au programme de l’agrégation de géographie et de celle d’histoire, et que dans les commentaires de cette question, le jury fait clairement mention des questions géopolitiques. Cela montre le chemin parcouru, car il y a encore peu de temps la géopolitique était absolument proscrite des textes officiels de la géographie universitaire. Hérodote se devait d’aider ceux et celles qui préparent ce concours.

- Enfin ce même jury de l’agrégation de géographie a pour la première fois inscrit au programme une vaste question théorique, sinon même épistémologique « La causalité en Géographie ».Question difficile s’il en est. A mon sens, tout dépend de l’idée que l’on se fait de la géographie, mais aussi du genre ou de la nature comme des dimensions de ce que l’on veut expliquer. En effet sur toute portion de l’espace terrestre qui relève d’une observation de type géographique, il y toutes sortes de phénomènes enchevêtrés qui relèvent chacun d’une catégories particulière de connaissance et de causalité.Il me paraît vain de discourir en général sur la causalité en géographie et c’est pourquoi je contribue à cette réflexion en prenant le cas de la Méditerranée.


[1On peut avancer l’idée que l’expansion coloniale portugaise et espagnole au XVIe siècle est dans une grande mesure la conséquence d’événements qui concernent directement le Maghreb. En effet les routes transahariennes de l’or du Soudan qui faisaient depuis quatre siècles le grand tour par le Maghreb avant de se diriger ensuite vers le Caire, Damas ou Bagdad, ont pu à partir du XIVe siècle se diriger directement vers le Moyen-Orient en suivant la vallée du Nil. Celle-ci en effet a été « débloquée » et ouverte aux musulmans. Ce détournement de trafic eut de graves conséquences au Maghreb, mais aussi pour la péninsule ibérique dont les marchands venaient échanger des marchandises contre le précieux métal. Les Portugais, informés par les Vénitiens, que l’or continuait d’arriver normalement au Moyen-Orient, firent l’hypothèse que la route de l’or qui arrivait au Maghreb avait sans doute été détournée vers l’Est à l’intérieur du mystérieux continent africain. Aussi pour la retrouver, le Prince Henri le navigateur envoya-t-il, malgré les risques de cette navigation, toute une série d’expéditions le long des côtes d’Afrique. C’est le début des « grandes découvertes » qui devaient peu à peu faire déboucher à la fin du XVe siècle, les navigateurs portugais dans l’Océan indien et amener un certain Christophe Colomb à traverser l’Atlantique pour atteindre une Asie qui devait un peu plus tard se révéler être un nouveau continent, l’Amérique.

 

Le sommaire de ce numéro :

103 - Géopolitique de la méditerranée
(quatrième trimestre 2001)

Les résumés et les articles complets :

R Résumé seul                    A Article complet

A La Méditerranée par Yves Lacoste | Voir l'éditorial.

A présentation par la rédaction Hérodote | Voir la présentation.

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