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104 - La russie, dix ans après
(premier trimestre 2002)

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La Russie, dix ans après

Yves Lacoste

Le 25 décembre 1991, le monde abasourdi apprenait la disparition de l’Union des républiques socialistes soviétiques, que l’on considérait comme l’autre superpuissance mondiale. En effet, des quinze républiques qui la constituaient (à l’origine, en 1922, elles étaient douze), celle qui était de loin la plus importante, la Russie - ou plus exactement ses dirigeants - faisait sécession, ce qui mettait fin à cette union. Alors que, de toute évidence, les Russes y étaient largement dominants, ne serait-ce qu’avec plus de la moitié de la population et les trois quarts du territoire, c’est soi-disant pour assurer l’« indépendance de la Russie » que le président russe Boris Eltsine et deux compères - eux aussi présidents, l’un d’Ukraine, l’autre de Biélorussie - avaient proclamé le 8 décembre la dissolution de l’Union soviétique.

Le plus étonnant pour l’opinion internationale fut que cette décision d’allure surréaliste, voire ubuesque, ne suscita pratiquement pas d’opposition, même parmi les vingt millions de membres du Parti communiste. L’un des rares à protester fut Mikhaïl Gorbatchev, qui était devenu en 1990 président de l’URSS. Il était mondialement célèbre et apprécié pour être parvenu, en tant que secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique, à mettre fin à la guerre froide en 1989, mais en URSS il était devenu très impopulaire. En effet, la perestroïka, la restructuration qu’il avait entreprise en 1985 pour sortir le régime soviétique de sa profonde ankylose, avait complètement désorganisé le système économique et entraîné de graves conséquences pour la majorité des gens. Les mesures que Gorbatchev avaient voulu prendre pour tenter de réduire le fléau qu’est devenu l’alcoolisme en Russie ont contribué aussi à son impopularité.

Dix ans ont passé et l’on a vu nombre des membres de l’appareil communiste mettre en vente, pour leur plus grand profit personnel, les moyens de production et notamment les mines et les usines dont ils avaient la gestion au nom du socialisme. On a peu à peu découvert dans quel état de délabrement était tombé ce grand pays, hormis l’appareil militaro-industriel. Mais on s’est aussi rendu compte du degré inouï de corruption de ses nouveaux (et anciens) dirigeants et de la puissance des mafias qu’ils patronnent. On a vu ce qui avait été la plus grande armée du monde être incapable, malgré des années de combats, de mettre un terme dans le Caucase, en Tchétchénie, à la sédition d’un peuple de moins de 500 000 personnes qui se réclament de plus en plus des mouvements islamistes. En 1998, les spéculations bancaires sur les biens privatisés ont presque conduit à la banqueroute, et la Russie dut plus encore quémander le soutien financier de l’Occident. En 1999, c’est seulement de façon verbale qu’elle put exprimer son opposition à l’intervention de l’OTAN au Kosovo et contre la Serbie. La Russie était presque devenue la risée de l’opinion internationale, ne serait-ce qu’en raison de l’intempérance quasi publique de son président.

Gravement malade, Boris Eltsine a démissionné subitement le 31 décembre 1999, alors que l’on se souciait surtout de la guerre en Tchétchénie, et il eut cependant la bonne idée d’introniser pour assurer l’intérim son nouveau Premier ministre Vladimir Poutine, un homme efficace, jeune et discret. Celui-ci sera élu en mars 2000, avec une appréciable majorité, alors que les combats continuent en Tchétchénie. Une de ses premières décisions fut d’écarter du Kremlin la fille d’Eltsine : en tant que conseillère spéciale de la présidence, elle représentait le poids d’un clan familial qui s’était attribué de considérables avantages financiers tant en Russie qu’à l’étranger.

Dix ans ont passé et avec ce nouveau président, dont l’allure et l’autorité sont très différentes du précédent (Poutine a été formé dans les services extérieurs du KGB en Allemagne), des changements commencent à se produire. Certes, la guerre continue en Tchétchénie, et la presse occidentale ne manque pas d’en accuser Poutine et la Russie. Mais les « oligarques » ne peuvent plus autant placer à l’étranger les profits fournis par l’exportation du pétrole et du gaz, et les grands barons qui s’étaient fait élire dans les régions ne peuvent plus se comporter en potentats et faire fi de l’unité nationale. Pour tirer parti de la position continentale que lui vaut son immense territoire, la Russie mène une grande politique de coopération en matière de transport de pétrole et de gaz, avec les pays de la CEI, la Communauté des États indépendants, c’est-à-dire la plupart des ex-républiques soviétiques (voir ci-après l’article de Jean Radvanyi). Les firmes pétrolières américaines associées aux Saoudiens avaient jusqu’alors manœuvré pour que le tracé des canalisations par lesquelles vont se faire les exportations de pétrole et de gaz d’Asie centrale évite le territoire de la Russie, afin de la mettre hors jeu. Mais les transformations géopolitiques qu’ont provoquées les attentats terroristes du 11 septembre 2001 à New York, semblent devoir modifier profondément les relations stratégiques entre la Russie et les États-Unis. Encore faut-il que Poutine puisse imposer à ses généraux les risques de cette politique de collaboration avec les Américains en Asie centrale.

Pour faire le bilan des changements qu’a connus la Russie dans les dix années qui ont suivi la disparition de l’Union soviétique, il faut d’abord comprendre les véritables causes de la dislocation de cet immense État. Puis il faudra essayer de comprendre cette guerre de Tchétchénie dont les Russes comme l’opinion internationale se soucient fort, en dépit de la petitesse de ce territoire au regard de l’immensité de la Russie.

La dislocation spontanée d’un immense empire

Le XXe siècle avait déjà vu se disloquer différents empires, c’est-à-dire des États regroupant depuis plus ou moins longtemps autour d’une nation dominante des peuples divers qui étaient progressivement devenus des nations différentes : ce furent d’abord, au lendemain de la Première Guerre mondiale, l’Empire allemand, l’Empire austro-hongrois et l’Empire ottoman. Ils venaient d’être vaincus et leurs vainqueurs leur avaient imposé le renoncement à de vastes territoires et la reconnaissance de l’indépendance de nouveaux États-nations. En vérité, il en avait été de même en 1917 pour l’Empire russe, du fait de sa défaite devant l’armée allemande et de la révolution, car les bolcheviks qui avaient pris le pouvoir avaient dû abandonner la Finlande, la Pologne, les pays baltes, reconnaître l’indépendance de l’Ukraine (paix de Brest-Litovsk, 1918) et même celle de la Géorgie, qui s’étaient placées sous protection allemande. Mais après la défaite de l’Allemagne, les bolcheviks parvinrent à reconquérir l’Ukraine et la Transcaucasie en 1921 et donnèrent en 1922 la structure d’une Union de républiques soviétiques aux anciens territoires de l’empire. Ceux-ci furent proclamés affranchis, par la vertu du socialisme, de tout lien de subordination coloniale.

Le nouvel empire allemand, le IIIe Reich, réussit lui aussi à annuler la plupart des clauses du traité de Versailles et à englober les territoires de l’ancien empire d’Autriche en 1938, à reconquérir la moitié de la Pologne en 1939, puis la totalité et l’Ukraine en 1941. Mais il s’effondre en 1945 devant la coalition des États-Unis et de l’Union soviétique, perdant même la Prusse-Orientale, qui avait été son berceau historique. En revanche, l’URSS (malgré les prévisions de Hitler) ne s’est pas disloquée durant cette terrible guerre et elle a reconquis une partie des possessions de l’empire tsariste, notamment les pays baltes. Elle apparaissait comme un cas unique, celui d’un État fédéral plurinational d’un type exceptionnel, grâce au socialisme, regroupant une quinzaine de républiques fédérées et vingt-huit républiques autonomes dotées de pouvoirs moindres (dont vingt et une dans la seule RSFSR, la République socialiste fédérative soviétique de Russie).

Aussi la dislocation de l’URSS en décembre 1991, du fait de la décision soudaine du président de la Russie, fut-elle accueillie dans le monde avec stupeur, puisque venait tout juste de prendre fin pacifiquement l’épreuve de force avec l’OTAN, après quarante ans de « guerre froide ». Certes, hors d’Europe, dans la seconde moitié du XXe siècle, d’autres empires avaient été dissous par décision du chef de la nation dominante. Mais il s’agissait d’empires d’outre-mer, formés de territoires africains et asiatiques séparés les uns des autres et plus ou moins éloignés de leur « métropole », qu’il s’agisse de la France, de l’Angleterre, de la Belgique ou des Pays-Bas. Affaiblis par la Seconde Guerre mondiale, ceux-ci s’étaient plus ou moins vite résolus à accorder l’indépendance à chacune de leurs colonies car des mouvements de libération commençaient à s’y développer et des guerres « coloniales » (en Indochine ou en Algérie) se révélaient sans issue.

Dans le cas de l’URSS, où la Russie formait avec les anciennes conquêtes tsaristes un même ensemble géopolitique de dimension continentale, le paradoxe est qu’en décembre 1991 ce fut la puissance très largement dominante qui, sans être aucunement soumise à une pression extérieure, proclama soudainement sa propre indépendance, en invitant les autres républiques soviétiques à faire de même, ce qui provoqua la fin de l’Union.

Certes, cette proclamation pouvait paraître surréaliste - l’immense Russie se dégageant des nations plus petites - et on y vit, non sans raison, la manœuvre démagogique du président russe Boris Eltsine pour retirer toute légitimité à son rival, le président de l’URSS, Mikhaïl Gorbatchev. Mais une telle manœuvre politicienne aurait dû se heurter à l’opposition des piliers de l’appareil soviétique, le Parti communiste, l’Armée rouge et le KGB. L’extraordinaire est qu’ils ne bougèrent point. D’ailleurs, quelques mois auparavant, en juin 1990, Boris Eltsine, à peine élu président et sans s’appuyer vraiment sur un nouveau parti, avait pu « suspendre » le Parti communiste sur le territoire de la Russie, sans même provoquer un début d’insurrection communiste.

Le 19 août 1991, il y avait eu le putsch du Premier ministre, du général ministre de la Défense et du chef du KGB, pour obliger le président Mikhaïl Gorbatchev, alors isolé en Crimée, à reprendre les choses en main pour rétablir la cohésion de l’URSS. Mais à Moscou cette tentative de coup d’État échoua devant la résolution d’Eltsine, qui exhorta les troupes à ne pas bouger et à ne pas obéir aux ministres putschistes. Que les dirigeants du Parti communiste de l’URSS, le si puissant PCUS, aient été en fait acquis à l’idée d’une privatisation des moyens de production, ce dont ils commençaient déjà à tirer avantage, c’est finalement compréhensible. Mais que l’Armée rouge laisse disparaître l’Union soviétique qu’elle avait mission de défendre et qu’elle se laisse en même temps priver d’une grande partie de son budget et de ses avantages, c’est beaucoup plus difficilement compréhensible.

Quant au KGB, dont le rôle depuis des décennies était justement de prévoir et de prévenir toutes atteintes internes ou externes aux intérêts du régime soviétique, l’opinion internationale craignait devant les développements de la perestroïka qu’il ne mette fin à cette tentative de réformes, cause de si grands bouleversements. On sait aujourd’hui qu’avec Gorbatchev il en fut un des principaux instigateurs. C’est en effet le KGB, par ses réseaux dans l’ensemble du monde, qui avait pris conscience du retard croissant de l’URSS sur les pays occidentaux durant le long règne de Leonid Brejnev (1964-1982) et qui avait préconisé dès 1982-1983 avec Iouri Andropov (ex-patron du KGB avant d’être avant sa mort un trop bref secrétaire général du PCUS) des changements radicaux dans les structures de l’Union soviétique. Il ne s’agissait pas encore d’abandonner le socialisme et, par la suite, on ne pouvait prévoir la catastrophe économique qu’entraînerait la privatisation soudaine et massive des moyens de production.

Aussi peut-on se demander si, le 8 décembre 1991, l’étonnante décision d’Eltsine de dissoudre l’Union soviétique ne résulte pas (outre l’avantage politicien de la manœuvre contre Gorbatchev) d’un diagnostic géopolitique très lucide (sans doute celui du KGB) sur l’état de l’Union. Pourtant, sauf dans les pays baltes, il n’y avait guère de mouvements d’indépendance ouvertement déclarés contre la Russie dans les autres républiques de l’URSS. Bien plus, neuf mois auparavant, en mars 1991, à l’appel de Gorbatchev, un référendum rassemblant les trois quarts des inscrits avait montré que 70 % des votants en Russie et en Ukraine et 90 % en Asie centrale étaient pour le maintien de l’Union. Peut-être était-ce par habitude de voter selon les mots d’ordre du Parti. Ensuite, l’évolution s’est accélérée.

En juin, Eltsine a invité les dirigeants des autres républiques à imiter la Russie et à prendre, comme elle, « le plus possible de souveraineté », mais cela ne signifiait pas encore qu’elles devaient se séparer les unes des autres. Le putsch du 19 août a eu pour effet de faire apparaître comme un slogan réactionnaire l’idée de maintenir l’URSS à tout prix. La population russe était surtout trop désorientée par les bouleversements économiques introduits par la perestroïka pour se soucier du maintien de l’URSS et des relations de la Russie avec les autres républiques. Bien plus, nombre de Russes estimaient même que la Russie devait cesser d’être la « vache à lait » dont profitaient, dans le cadre de l’URSS, ceux qui n’étaient pas russes. Cependant, dans les républiques du Caucase et d’Asie centrale, divers symptômes indiquaient depuis un certain temps que les meneurs d’opinion ne tarderait pas à réclamer l’indépendance.

Il n’est pas inutile de rappeler aujourd’hui que le premier diagnostic à connaître un très grand retentissement international quant au risque de dislocation de l’Union soviétique fut un livre français publié en 1978 : L’Empire éclaté, de Hélène Carrère d’Encausse. Ce titre a d’abord suscité l’incrédulité de tous ceux qui n’imaginaient pas que, à moins d’une troisième guerre mondiale, l’URSS puisse un jour se disloquer. Ce livre, fin 1991, est apparu étonnement prémonitoire. Il y était d’abord souligné l’importance de la croissance démographique en Asie centrale (ce qui contrastait avec le fort déclin de la natalité en Russie) et la présence dans cette partie de l’URSS, malgré le socialisme, d’une situation très comparable à celle des pays « sous-développés ».

Hélène Carrère d’Encausse attirait l’attention sur un phénomène culturel très significatif d’importants changements politiques, ou géopolitiques comme on dira plus tard : depuis les années soixante, dans les républiques musulmanes de l’URSS où les Russes formaient une minorité de cadres et de techniciens, les personnes nées de mariages « mixtes » (au demeurant assez peu nombreux) ne choisissaient plus guère, à leur majorité, la nationalité russe d’un de leurs parents, mais la nationalité de la majorité de la population de la république, qu’elle soit ouzbek, kazakh, tadjik, etc. Cela montrait en Asie centrale comme dans le Caucase la valorisation et la montée en puissance de sentiments nationaux non russes. En intitulant son livre L’Empire éclaté, Hélène Carrère d’Encausse ne préjugeait pas des formes que prendrait cet éclatement, principalement dû à son avis à un déséquilibre démographique de plus en plus marqué. Aujourd’hui, elle se plaît à dire que les choses ne se sont pas passées comme elle l’avait plus ou moins envisagé, puisque c’est dans la partie européenne de l’URSS caractérisée par une faible croissance démographique, en l’occurrence dans les pays baltes, qu’ont commencé vers 1987 les mouvements de sécession. Ils dénonçaient la façon scandaleuse dont Hitler, en 1939, lors du Pacte germano-soviétique, avait livré les pays baltes à Staline.

C’est ce que signale Hélène Carrère d’Encausse dans La Gloire des nations ou la fin de l’empire soviétique, publié en 1990, alors que l’URSS existe encore. Elle y montre aussi comment les mesures prises en 1984-1985 contre la corruption et les mafias qui s’étaient développées durant le long règne de Brejnev, notamment au Kazakhstan et en Ouzbékistan (le fameux scandale du coton), ont été perçues par les dirigeants communistes kazakhs et ouzbeks comme des mesures racistes, puisque les responsables autochtones limogés ou sanctionnés furent remplacés par des Russes. En Transcaucasie, la Russie est rendue responsable des conflits entre Géorgiens et Abkhazes, Arméniens et Azéris, qu’elle aurait prétendument attisés.

Plus intéressant encore dans ce livre est l’analyse que fait Hélène Carrère d’Encausse des « fronts populaires » qui sont alors en plein développement (les premiers apparaissent en 1987-1988), tout d’abord dans chacun des pays baltes et en Ukraine, pour la défense de la perestroïka contre des forces « réactionnaires » qui cherchent, croit-on, à y mettre fin. Mais bientôt ces « fronts populaires », qui prennent aussi en charge la défense de l’écologie, en viennent à poser la question de la décentralisation de l’URSS et en fin de compte celle de l’indépendance de leur république. Ces fronts, qui s’intitulent internationalistes car dans les pays baltes des Russes y participent, acquièrent une telle audience en 1989-1990 que la plupart des membres des partis communistes locaux s’y rallient, rompent avec le PCUS et finalement. Ils voteront bientôt son indépendance (?).

Persuadé qu’existait un « peuple soviétique », Gorbatchev - souligne en 1990 Hélène Carrère d’Encausse - n’a pas compris l’importance des mouvements nationaux. « Nous sommes en droit de dire que nous avons réglé la question des nationalités », avait-il proclamé en 1987 pour le soixante-dixième anniversaire de la révolution. En fait, dans chacune des républiques soviétiques, y compris en Russie, le Parti communiste s’est dissous dans un mouvement nationaliste qui ne fait plus référence au socialisme. Aussi peut-on penser que Boris Eltsine, en dépit de l’apparence au premier abord quelque peu ubuesque de sa volonté de fonder l’« indépendance de la Russie » en proclamant la dissolution de l’URSS (pour priver Gorbatchev de son fauteuil de président), a finalement fait preuve d’une certaine sagesse géopolitique. Car que pouvait-il faire, s’il avait refusé l’indépendance des autres républiques ? Décider de toute une série d’expéditions policières ou militaires à mener sur des étendues considérables ? Au point où en étaient arrivées les choses, il n’avait pas les moyens de s’opposer aux changements. Mieux valait les accepter.

Certes, par le traité de Brest-Litovsk en 1918, les bolcheviks avaient accepté, contraints et forcés, de reconnaître l’indépendance de l’Ukraine, alors occupée par l’armée allemande, et en 1920 celle de la Géorgie. Mais ils reconquirent ces pays deux ans plus tard, grâce aux contingents dont ils disposaient, animés d’une grande ardeur révolutionnaire. Quatre-vingts ans plus tard, plus grand monde ne croyait au socialisme, et donc à l’URSS, et les pays baltes avaient d’ores et déjà proclamé leur indépendance. Aussi Eltsine ne chercha-t-il même pas à retenir les républiques soviétiques d’Asie centrale et, devant l’émoi de leurs dirigeants, il leur proposa une vague participation à une « Communauté des États indépendants » aux fonctions extrêmement floues. On ne prit même pas le temps de discuter sérieusement du maintien d’une monnaie commune ou de l’Armée rouge dans les diverses républiques.

Mais six mois plus tard, entre la Russie et l’Ukraine, dont les présidents venaient pourtant de si bien s’entendre, un très grave conflit faillit éclater au printemps 1992 à propos de la Crimée et du partage de la flotte de la mer Noire. On sait qu’en 1957 Nikita Khrouchtchev (d’origine ukrainienne), pour célébrer le tricentenaire de l’union russo-ukrainienne, « offrit » à l’Ukraine la presqu’île de Crimée, tout à la fois « côte d’Azur » et grande base navale soviétique. Dans le cadre de l’URSS, ce rattachement n’avait guère de conséquences. Mais en 1991 l’indépendance de l’Ukraine a eu pour effet de priver la Russie de la plus grande partie de son débouché sur la mer Noire et de la grande base navale de Sébastopol. Le gouvernement ukrainien exigea que les navires de guerre qui s’y trouvaient lui soient livrés, bien que leurs équipages et surtout leurs officiers soient des Russes. De surcroît, la population de la Crimée manifestait sa volonté de rester russe. Une guerre aurait pu éclater, certains nationalistes ukrainiens prédisaient le pire.

Cependant, malgré l’importance des enjeux géostratégiques pour la Russie (avec le port de Novorossisk, il ne lui reste qu’un assez médiocre débouché sur la mer Noire), celle-ci se résigna à la perte de la Crimée et une solution de compromis fut trouvée quant au partage de la flotte.

Il est heureux qu’à la différence des drames qui ont marqué l’éclatement d’un autre État socialiste, la république socialiste fédérative de Yougoslavie, la séparation des quinze républiques fédérées qui formaient les pièces majeures de l’Union soviétique se soit, somme toute, déroulée à l’amiable. Mais il n’en est pas de même pour ce qui concerne la fédération de Russie, où la volonté de sécession de la petite république de Tchétchénie est la cause première d’une guerre qui a d’abord duré de 1994 à 1996 et qui, malgré un compromis, a repris en 1999, sans que présentement l’on entrevoit une solution.

L’affaire de Tchétchénie ne cesse de s’envenimer depuis dix ans

En Tchétchénie, les enjeux géostratégiques pour la Russie n’ont pas, quoi qu’on en dise, de commune mesure avec ceux qu’offraient pour les Russes le littoral de la mer Noire, et tout particulièrement la presqu’île de Crimée. Et pourtant, Boris Eltsine a admis les conséquences de l’indépendance de l’Ukraine. En revanche, l’affaire de Tchétchénie, qui commence en fait dès 1990 et qui dure encore onze ans plus tard, montre les difficultés dans lesquelles se trouvent les dirigeants russes pour trouver une solution à ce problème qui discrédite grandement la Russie aux yeux de l’opinion internationale.

Pour la Russie, l’enjeu géostratégique que constituerait la Tchétchénie est en vérité assez limité, surtout de nos jours : il s’agit d’un secteur d’une centaine de kilomètres de large sur la façade nord de l’énorme chaîne de montagnes qu’est le Caucase. Elle s’allonge en effet sur près de 900 km entre la Caspienne et la mer Noire. Dans cette chaîne, dont plusieurs sommets dépassent les 5 000 m, rares sont les cols d’accès relativement facile qui permettent de passer du versant nord à la Transcaucasie. Or la fameuse passe de Darial, qui permet de relier Vladikavkaz à Tbilissi, ne se trouve pas en Tchétchénie, mais plus à l’ouest, en Ossétie, qui est majoritairement peuplée de chrétiens et non de musulmans comme dans l’ensemble du Caucase. Le contrôle de cette passe, comme celui du versant nord du Caucase, a eu pour les Russes une importance stratégique tant qu’ils occupaient la Géorgie et l’Azerbaïdjan. Mais ce n’est plus le cas aujourd’hui puisque les États de Transcaucasie sont indépendants et rivaux. Ils sont en fort bons termes avec les compagnies américaines pour faire passer au sud du Caucase des oléoducs de Bakou vers la mer Noire.

Pour la Russie, l’intérêt stratégique de la Tchétchénie n’est plus tant que Groznyi, la capitale, se trouve située sur un petit gisement pétrolier (aujourd’hui en voie d’épuisement, semble-t-il) et sur le tracé d’un vieil oléoduc qui va de Bakou vers la Russie, au pied du versant nord du Caucase. La sédition tchétchène a coupé à maintes reprises cet oléoduc nord-caucasien, ce qui a favorisé d’autant le développement de nouveaux oléoducs au sud du Caucase et en dehors de la fédération de Russie. Mais les Russes viennent de construire un nouvel oléoduc qui évite par le nord le territoire de la Tchétchénie. Ce nouvel oléoduc reçoit celui qui vient du nord de la Caspienne et qui achemine le pétrole des très grands gisements de Tenguiz, au Kazakhstan occidental, vers le port de Novorossisk, sur la mer Noire. Le contrôle de la Tchétchénie en tant que telle ne présente donc plus pour la Russie un grand intérêt géostratégique. D’ailleurs à l’automne 1996, après deux ans de violents combats, les troupes soviétiques ont évacué la Tchétchénie, un accord ayant été conclu sur un référendum dans les cinq ans (pour laisser se calmer les choses) sur la question de l’indépendance.

Cependant, l’ardeur combative des Tchétchènes s’est déjà exercée à plusieurs reprises hors des frontières de leur république, par des raids dans des villes russes situées à plusieurs centaines de kilomètres. Poussés par des leaders islamistes, ils revendiquent aussi les plaines au nord du Caucase, sous prétexte qu’elles étaient jadis les terres de nomades musulmans. En septembre 1999, des Tchétchènes ont voulu fonder dans le Caucase oriental une république islamique faisant sécession de la république du Daghestan, qui a fait appel aux troupes de la fédération de Russie. Au même moment, de très graves attentats ont été commis à Moscou et ils ont été attribués à des terroristes tchétchènes. Aussi en octobre 1999 l’armée russe a-t-elle de nouveau envahi la Tchétchénie et s’est-elle emparée une fois encore et non sans peine de Groznyi. Depuis, la guerre continue dans la montagne contre les maquis tchétchènes qui s’infiltrent aussi dans les villes de la plaine, y compris dans Groznyi.

Il faut remarquer que ce conflit fait l’objet depuis des années d’une attention soutenue de la presse internationale, alors que l’enjeu territorial n’est qu’une centaine de kilomètres à la périphérie d’un immense pays. L’opinion ne comprend pas comment l’armée d’un État de 150 millions d’habitants, armée en principe héritière de l’Armée rouge, ne puisse s’imposer dans un petit pays de 20 000 km2 et de 1 million d’habitants, où les Tchétchènes ne formaient avant cette guerre que la moitié de la population. Non seulement cette armée ne parvient pas à s’imposer, mais elle y a subi en décembre 1994 un terrible revers, lorsque ses chars sont imprudemment entrés dans Groznyi. En 1999-2000, cette armée, avec des moyens pourtant considérables, a mis plus de trois mois à prendre la ville qu’elle avait encerclée, tout en ne parvenant pas, en fin de compte, à empêcher les combattants tchétchènes de s’ouvrir un passage vers la montagne. La Tchétchénie, c’est l’image de David contre Goliath, et c’est sans doute pour conjurer cette image que les Russes avaient cherché en 1996 à sortir de cette affaire, en ne perdant pas trop la face et en cherchant à faire en sorte que ce repli n’ait pas de trop graves conséquences dans d’autres parties de la fédération. Mais, au début de 2002, on parle une fois encore d’« offensive finale » sans qu’une perspective de solution apparaisse.

Cette guerre discrédite grandement la Russie et, dans les commentaires de la presse occidentale, notamment française, c’est tout juste si l’on n’y retrouve pas les discours contre la « tyrannie communiste » qui étaient devenus classiques lors de la guerre des Russes en Afghanistan. Mais dans la presse française l’on passe presque systématiquement sous silence le fait que les combattants tchétchènes sont devenus des islamistes soutenus par les Saoudiens, comme le sont le Hamas et l’Al Qaïda de Ben Laden. On a plutôt tendance à imputer surtout aux Russes les multiples enlèvements et assassinats qui ont obligé nombre d’ONG à renoncer à aller sur le terrain aider les Tchétchènes, et on évite de commenter les récits de journalistes européens qui ont été séquestrés par des bandits tchétchènes en attente d’une rançon.

C’est cependant à juste titre que la presse européenne dénonce les atteintes aux droits de l’homme dont les troupes russes se rendent systématiquement coupables en cherchant à venir à bout des maquis tchétchènes ou, dans les camps de « triage », à en déceler les membres infiltrés dans la population. C’est ce qui s’est passé durant la guerre d’Algérie, mais l’armée française devait alors s’efforcer de contrôler des effectifs de population vingt fois plus grands qu’en Tchétchénie sur des territoires vingt fois plus vastes (sans compter le Sahara).

Il n’est pas inutile de rappeler comment et pourquoi le président Eltsine s’est embarqué dans cette affaire, sans se douter des difficultés qui allaient en résulter (voir le n° 81 de Hérodote, « Géopolitique du Caucase », avril-juin 1996). Pour Eltsine, au point de départ de ses relations avec les Tchétchènes, il y a la tentative de putsch du 19 août 1991. Celle-ci suscite tout d’abord une certaine expectative dans les capitales des diverses républiques soviétiques, et notamment à Groznyi, où les dirigeants communistes locaux font preuve d’hésitation. Mais à Groznyi il y a aussi parmi les notables tchétchènes le général Doudaev, qui commande une escadrille en Estonie et qui est en vacances dans sa famille. Il prend immédiatement parti pour Eltsine. La victoire à Moscou du président russe renforcera à Groznyi l’influence de Doudaev, et dès lors des liens privilégiés s’établiront entre eux durant plusieurs années. Une lutte pour le pouvoir au sein du Parti communiste de Tchétchénie oppose bien vite Doudaev à Zavgaev, président du Soviet suprême de Tchétchénie, chacun des deux concurrents ayant par ailleurs le soutien de son clan tribal (teïp) et aussi de la confrérie religieuse à laquelle il appartient. Les clans (il y en a, dit-on, 135 regroupés en 9 confédérations toukoum) et les confréries soufies (qu’il s’agisse des Qadiri ou des Naqshbandi, plus favorables aux Russes) conservent en effet une importance considérable dans les sociétés musulmanes du Caucase.

Doudaev profite du slogan lancé par Eltsine aux républiques : « Prendre le plus possible de souveraineté » et, dans de violents affrontements avec ses adversaires tchétchènes, il se fait élire président sur le mot d’ordre d’indépendance. Cette radicalisation rapide des idées en Tchétchénie est sans doute à mettre en rapport avec les souvenirs laissés par la déportation massive des Tchétchènes en 1944, accusés de collusion avec la Wehrmacht, qui avait atteint le Caucase. Ils ont été autorisés à revenir du Kazakhstan vers 1957. Bon nombre d’entre eux, qui entre-temps avaient appris le russe, s’installent alors davantage dans la plaine que dans la montagne. Les proclamations d’indépendance de Doudaev n’altèrent d’ailleurs point ses relations avec Boris Eltsine, et le chef tchétchène recrute en 1992 (avec le soutien et le financement des services secrets russes) de nombreux combattants caucasiens pour aller soutenir, sur le versant mer Noire du Caucase, la rébellion contre les Géorgiens des Abkhazes musulmans (ils étaient minoritaires dans une république autonome d’Abkhazie) ; c’était un moyen pour Moscou de faire pression sur la Géorgie afin de l’inciter à faire partie de la CEI.

Toutefois, les luttes internes continuent de plus belle entre Tchétchènes en raison tant de rivalités traditionnelles que d’intérêts extérieurs à la Tchétchénie. En effet, nombre de Tchétchènes jouent un rôle actif à Moscou dans la vie politique (ainsi, Rouslan Khasboulatov est à Moscou président de la Douma de 1991 à 1993, avant de se brouiller avec Eltsine) mais aussi dans les « affaires ». Beaucoup de Tchétchènes, anciens étudiants de l’Institut du pétrole de Groznyi, ont su faire fortune de façon plus ou moins légale. S’est constituée en Russie une véritable « diaspora » tchétchène et l’on parle aussi de la « mafia tchétchène ». À Groznyi, Doudaev, fort de son prestige de général et de président, a le projet de fonder une fédération des peuples du Caucase, ce qui ne plaît guère aux Russes, et pour surmonter les rivalités des clans et des confréries il se lance (peut-être déjà sous influence wahhabite) dans une révolution de type islamiste qui va à l’encontre des formes traditionnelles de l’islam caucasien, notamment des danses magiques et du culte des saints que cautionnent, en revanche, les confréries soufies.

En Tchétchénie, les affrontements entre partisans et adversaires de Doudaev deviennent de plus en plus graves et, en décembre 1994, c’est pour empêcher une vraie guerre civile que l’armée russe est envoyée par Eltsine à Groznyi. Le 15 décembre, persuadés qu’il ne s’agit que de séparer des belligérants en contact les uns et les autres avec Moscou et se fiant à leurs bonnes relations avec Doudaev, les généraux laissent s’engager sans méfiance une colonne de chars dans une rue, où elle tombe dans un véritable guet-apens monté par des guerriers islamistes redoutablement armés. Ce désastre, qui marque la première bataille de la nouvelle armée russe, sera commenté dans le monde entier. Il faudra plus d’un mois pour prendre Groznyi, notamment en raison des rivalités entre l’armée et les troupes du ministère de l’Intérieur. Doudaev et ses combattants se replient dans les montagnes, d’où ils lancent une série de raids sur Groznyi et les autres villes de la plaine tout au long de l’année 1995.

Les Russes, qui s’appuient sur les factions tchétchènes adversaires de Doudaev (il sera tué en avril 1996, après avoir été repéré par son téléphone satellite) et sur un gouvernement présidé par son rival Zavgaev, ouvrent cependant des négociations avec les rebelles. En effet, l’affaire tchétchène semble sans issue et il faudrait au moins qu’elle paraisse en voie de règlement lors des élections présidentielles de juillet. Eltsine est réélu devant le candidat communiste, et c’est le général Lebed, l’un des rares militaires dont le prestige est assez grand (et à qui on a fait des promesses pour la future élection), qui négocie la fin de la guerre avec les Tchétchènes : l’armée russe évacue donc la Tchétchénie et il est convenu de la tenue d’un référendum cinq ans plus tard sur le futur statut, en fait sur la question de l’indépendance (signature de l’accord de Khasaviourt le 23 novembre 1996 entre l’ex-Premier ministre Tchernomyrdine et le nouveau président tchétchène Mashkadov).

Le conflit aurait donc pu se tasser. Malheureusement la situation en Tchétchénie s’envenime plus encore du fait des luttes de clans et surtout des tendances politico- religieuses. L’autorité du président Maskadov est de plus en plus battue en brèche par celle des chefs de guerre islamistes, tel le fameux Chamil Bassaev, de plus en plus alignés sur la stratégie des services secrets saoudiens. Disposant de moyens financiers considérables et de groupes bien armés, comme celui du Saoudien Khattab, qui avait combattu en Afghanistan et au Kosovo, les wahhabites prêchent la charia, constituent des fiefs islamistes contre l’influence des confréries soufies, accusées de cultiver des traditions proches du paganisme. Par ailleurs, les mafias et le banditisme prolifèrent, instituant une véritable économie de rapine et de brigandage, spécialisés notamment dans l’enlèvement contre rançon de centaines de personnes, surtout des étrangers. Des raids terroristes pour s’emparer d’otages furent lancés sur les villes de Russie de plus en plus loin vers le nord. Mais c’est dans l’ensemble de la chaîne montagneuse que les groupes islamistes tchétchènes cherchent à créer de nouveaux foyers de rébellion. Ils y parviennent dans les montagnes du Daghestan, en profitant des rivalités ethniques. Ils y proclament en septembre 1999 une république islamique indépendante, appelant à la lutte contre les autorités locales ; ces dernières font appel aux forces fédérales, c’est-à-dire aux troupes russes, dont l’aviation écrase ce réduit.

La rumeur a alors circulé qu’un puissant oligarque russe, Berezovski, avait, moyennant finance, poussé machiavéliquement à la proclamation de ce foyer islamiste au Daghestan afin de relancer la guerre dans le Caucase, de susciter un réflexe nationaliste dans la population russe et de redorer ainsi le prestige d’Eltsine et celui du premier ministre Poutine en vue des élections législatives. Même genre de rumeur, reprise immédiatement dans la presse occidentale, qui la propagea, que la série d’attentats terroristes qui firent quelque trois cents morts (celui du 10 septembre à Moscou provoqua la mort de soixante-dix personnes dans l’effondrement de leur immeuble) serait le fait des services secrets russes pour des raisons électorales et non pas le fait de Tchétchènes. Le gouvernement de Moscou en attribua solennellement la responsabilité au gouvernement tchétchène et aux groupes islamistes. Les Russes, horrifiés par ces attentats, furent de surcroît scandalisés par ces rumeurs et par les arguties électoralistes qui tenaient lieu de preuve dans la presse française.

La guerre reprit donc en Tchétchénie « pour en extirper les terroristes ». À la différence de décembre 1994, où elle s’était avancée imprudemment dans Groznyi, l’armée russe entreprit méthodiquement dès le mois d’octobre de violents bombardements et un siège en règle, en laissant toutefois partir les civils. Mais il lui fallut plus de trois mois de violents combats pour prendre la ville, à cause des capacités guerrières des Tchétchènes et de l’efficacité de leur armement, mais aussi en raison de la médiocre ardeur des soldats russes démoralisés, sans doute, par l’incurie du commandement.

Dans la presse occidentale, et tout particulièrement française puisque « la France est la patrie des droits de l’homme », l’image de la Russie est alors désastreuse : « Groznyi, le crime russe », titre Libération le 11 décembre 1999. « Une guerre pour gagner les élections », clame Le Monde du 18 décembre 1999. Les élections ont lieu le lendemain ; elles sont favorables à Eltsine, qui démissionne le 31 au profit de Poutine, qui sera élu en mars. La guerre, redevenue guérilla et contre-guérilla, ne s’arrête pas pour autant, mais la presse française, à l’inverse de son argumentation précédente, affirme désormais que Poutine est impopulaire en Russie du fait de la continuation des combats en Tchétchénie. Le gouvernement russe dénonce le rôle des réseaux wahhabites de Ben Laden, mais en vain. Le soutien que Poutine apporte aux Américains après les attentats du 11 septembre est immédiatement interprété dans la presse européenne comme une véritable « aubaine » pour les Russes. Bien que la campagne de presse contre la guerre de Tchétchénie ne faiblisse pas, Le Monde du 27 décembre 2001 titre : « Oubliées par l’Occident, les exactions russes en Tchétchénie se multiplient », Moscou faisant état une fois encore d’une « offensive finale ».

On peut se demander si en fin de compte les Russes peuvent gagner cette guerre compte tenu de l’énormité du relief montagneux, des traditions guerrières des populations caucasiennes, des souvenirs glorieux de leurs luttes passées, de l’influence des réseaux islamistes, mais aussi de la situation frontalière de la Tchétchénie. En effet, les maquis tchétchènes reçoivent des renforts et des armes de Géorgie, qui de plus en plus leur sert de « sanctuaire ». L’hostilité croissante des Géorgiens à l’égard des Russes tend à remplacer le souvenir des vieux conflits entre chrétiens et musulmans et favorise les collusions fructueuses entre mafias. Il est possible, sinon probable, que la sédition islamiste tchétchène se propage peu à peu à l’ensemble du Caucase, comme cela s’est récemment produit au Daghestan, et même qu’elle s’étende à l’avant-pays. Plus le conflit dure et plus les islamistes acquièrent de l’influence. Enfin, il est dangereux que l’affaire tchétchène fasse l’objet de polémiques croissantes dans la fédération de Russie, et il n’est pas bon que l’armée russe, dont les moyens sont somme toute assez médiocres, s’use et se démoralise dans ce genre de sale guerre qu’elle ne peut pas gagner.

Comme pour les Russes, les enjeux géostratégiques de la Tchétchénie ne sont pas véritablement de grande importance, surtout depuis qu’un nouvel oléoduc la contourne par le nord ; on peut donc se demander s’il ne serait pas plus sage de s’en retirer et de l’abandonner à son sort. C’était au fond ce qui était plus ou moins décidé lors des accords de 1996, mais la vague d’attentats dont les Russes furent victimes en septembre 1999 eut pour effet - c’était le but cherché - de les replonger dans ce conflit et de l’envenimer plus encore.

Il serait sans doute temps de profiter de l’actuelle accalmie relative des combats pour trouver une solution. Mais il semble illusoire qu’à terme celle-ci ne concerne que la Tchétchénie, car les autres républiques caucasiennes (sauf celles du Caucase occidental, majoritairement peuplées de Russes) ne manqueront de revendiquer l’indépendance, ne serait-ce que sous la pression des islamistes. Mais est-il possible d’envisager une solution globale pour cette façade nord du Caucase ? Cela semble très illusoire, si l’on tient compte de l’extraordinaire diversité des groupes ethniques et de l’embrouillement de leurs rivalités territoriales. (voir ci-après l’article de Viatcheslav Avioutskii). Une vague fédération caucasienne, extérieure à la fédération de Russie, aurait au moins l’avantage pour les Russes de ne plus avoir la charge (et le prétexte) d’intervenir dans les conflits locaux.

Cependant, pour nombre de Russes, « le Caucase est russe ». Cette idée se fonde sur une tradition historique et même littéraire (voir les récits de Tolstoï) qui relate l’opiniâtreté et l’habileté dont l’armée russe a fait preuve au XIXe siècle pour parvenir à contrôler les fières tribus du Caucase ; en s’alliant parfois à certaines d’entre elles. Mais les Caucasiens ne sont évidemment pas russes, parce qu’ils parlent des langues spécifiques extraordinairement diverses et qu’ils sont pour la plupart musulmans. La conquête du Caucase fut d’ailleurs assez tardive, bien postérieure à celle de la Transcaucasie, où les Russes avaient été appelés à la fin du XVIIIe siècle par les Géorgiens, inquiets des guerres entre l’Empire turc et l’Empire perse. C’est seulement en 1859 que l’armée russe est venue à bout de la résistance des Tchétchènes. Mais il s’est longtemps agi pour elle de contrôler les tribus montagnardes et de les empêcher de lancer des razzias dans la plaine comme elles l’avaient fait durant des siècles.

C’est dans l’avant-pays du Caucase, dans la plaine, que passait la vraie limite de la Russie, c’est-à-dire celle des espaces majoritairement peuplés de Russes. Cette limite, le long des vallées du Kouban et du Térek, fut jusqu’aux années vingt un véritable limes constitué par la ligne des stanitsa, c’est-à-dire les villages fortifiés cosaques (voir l’article de Viatcheslav Avioutskii, « Les cosaques du Nord-Caucase » dans le n° 81 de Hérodote, 1996). La fidélité au tsar de ces petites républiques de cavaliers-soldats-paysans provoqua l’hostilité des bolcheviks, qui cherchèrent plutôt à s’entendre avec les montagnards. Mais malgré la répression, les stanitsa cosaques n’ont pas disparu. C’est cependant au sud de cet ancien limes, juste au pied de la montagne, qu’au XXe siècle les villes se sont développées, peuplées autant de Russes que de Caucasiens, comme c’était le cas de Groznyi avant que cette ville ne soit détruite. Mais il serait raisonnable et géopolitiquement logique que la frontière entre la fédération de Russie et la Tchétchénie reprenne le tracé de l’ancien limes cosaque et que celui-ci retrouve ses anciennes fonctions militaires.

Cependant, bien qu’il serait régionalement rationnel pour les Russes de lâcher ce petit territoire de Tchétchénie, puisqu’ils y ont désormais davantage de difficultés que d’intérêts majeurs, cette solution pose des problèmes géopolitiques qui peuvent être beaucoup plus graves dans le cadre de l’immense territoire qui est celui de la fédération de Russie.

Le maintien de la cohésion de la fédération et le redressement de la Russie

Pour le gouvernement russe, le grand inconvénient de la solution consistant à lâcher la Tchétchénie est que cette accession à l’indépendance serait un argument de poids pouvant être utilisé, pour le même but, dans d’autres républiques autonomes de la fédération de Russie. Celles qui à cet égard posent le plus de problèmes sont les républiques dites « de la Volga », principalement le Tatarstan (68 000 km2, 3,5 millions d’habitants) et le Bachkortostan (143 000 km2, 3,8 millions d’habitants). En effet, elles ont d’importants gisements de pétrole, et surtout les Tatars et les Bachkirs, qui forment la moitié de la population de ces républiques, sont musulmans. Ils sont donc particulièrement attentifs à l’évolution des républiques caucasiennes et tout d’abord à celle de la Tchétchénie. Certes, leurs langues sont différentes, celle qui est presque commune aux Tatars et aux Bachkirs fait partie de la famille turco-mongole, elle est très différente des langues caucasiennes, mais la plupart des uns et des autres sont aussi russophones.

En juin 1991, Boris Eltsine, lorsqu’il invite les républiques fédérées de l’URSS à « prendre le plus de souveraineté possible », a également adressé ce message aux républiques autonomes dépendant de la Russie, et il a été d’autant plus entendu au Tatarstan qu’il a prononcé ce discours à Kazan, la capitale de cette république autonome. Aussi, dès le mois d’août, le Tatarstan se déclare souverain et unique bénéficiaire des matières premières de son sous-sol. Il proclame le tatar langue officielle et instaure la primauté de cette déclaration sur les lois et les actes de la RSFSR et de l’URSS. Nulle mention n’est faite de l’appartenance du Tatarstan à la fédération de Russie.

Lorsque, après la disparition de l’URSS, la Russie tente en 1992 de définir par un traité ses rapports avec les républiques au sein de la fédération, le gouvernement tatar procède à un référendum qui décide par 61 % des suffrages exprimés l’égalité des droits entre le Tatarstan et la fédération de Russie, et affirme son droit d’établir directement des relations avec d’autres États, ce qui équivaut presque à une déclaration d’indépendance. Mais au Tatarstan, c’est somme toute sans drame, sans luttes dramatiques de factions qu’un référendum a approuvé le droit de la république de passer des accords avec d’autres États, sa souveraineté sur le pétrole et l’égalité de ses droits avec la Russie, principes qui ont ensuite été inscrits dans la Constitution et qui correspondent en substance à une indépendance de principe. En 1994, un traité bilatéral est établi entre la Russie et le Tatarstan pour définir leurs rapports mutuels au sein de la fédération.

Au contraire, en Tchétchénie, dès 1991, les proclamations de souveraineté puis d’indépendance se sont faites dans des luttes violentes entre factions tchétchènes, luttes qui se sont aggravées au point d’entraîner en 1994 l’intervention de l’armée russe pour séparer partisans et adversaires, ce qui a conduit, en s’envenimant de plus en plus par l’action délibérée des islamistes, à une guerre qui dure encore aujourd’hui.

Certains commentateurs, pour expliquer cette différence d’évolution, invoquent le fait que les Russes forment 43 % de la population du Tatarstan, mais ils étaient la moitié en Tchétchénie. Il faut plutôt tenir compte de la grande ancienneté des relations des Tatars avec la Russie et du rayonnement de la diaspora tatare : 74 % des 7 millions de Tatars vivent hors du Tatarstan, en Russie, dans les pays baltes, en Asie centrale, où ils furent souvent les agents de la pénétration russe. La conquête par les Russes du khanat de Kazan remonte au XVIe siècle, alors que celle de la Tchétchénie s’est faite trois siècle plus tard. Les Tatars n’ont pas été déportés comme le furent les Tchétchènes en 1944. Il faudrait aussi tenir compte des différences de confréries religieuses. Le rôle des islamistes est rapidement devenu très important en Tchétchénie, alors qu’il semble encore faible au Tatarstan. Mais le Caucase, à 500 km du nord de l’Irak, n’est pas loin du Moyen-Orient tel qu’on le limite habituellement, et Groznyi est moins loin que Koweït City des côtes méditerranéennes. En revanche, Kazan est à près de 1 500 km de la Tchétchénie. Les Tatars sont l’extrême nord du monde musulman et ceux dont la situation en tant que minorité dans un État chrétien est la plus ancienne.

Pour expliquer que la transformation des rapports entre Moscou et Kazan se soit jusqu’à présent déroulée dans le calme, il faut tenir compte du fait que les dirigeants russes sont très conscients de l’extrême importance géostratégique des républiques du Tatarstan et du Bachkortostan. À la différence de la Tchétchénie, qui est frontalière, voire marginale, elles se trouvent au centre de la Russie, entre la Volga et l’Oural. C’est par Kazan, le Tatarstan et les cols de l’Oural central que passe le Transsibérien de Moscou vers Ekaterinbourg (ex-Sverdlovsk), Omsk et Novossibirsk. Mais cette inclusion du Tatarstan-Bachkortostan dans le territoire de la Russie rend assez théoriques les proclamations de sécession de certains Tatars. Le Tatarstan, pour exporter son pétrole, a besoin de l’accord de la Russie.

Cependant, les données géostratégiques au centre de la Russie sont plus dangereuses qu’il n’y paraît au premier abord. En effet, le territoire du Bachkortostan tel qu’il a été délimité à l’époque stalinienne s’avance vers le sud jusqu’aux abords du cours moyen de l’Oural, le cours inférieur de ce fleuve étant englobé dans la partie occidentale du Kazakhstan. C’est dire que le territoire de la Russie présente entre ceux du Kazakhstan et du Bachkortostan-Tatarstan une sorte d’étroit couloir long de quelque 500 km et large seulement d’une soixantaine de kilomètres pour rejoindre la Sibérie occidentale C’est le couloir d’Orenbourg, ville fondée au XVIIIe siècle, au milieu du limes des stanitsa cosaques, en bordure de ce que l’on appelait alors le Turkestan.

Certains islamistes rêvent à la réalisation d’un grand État musulman turcophone reliant le Kazakhstan (que quittent les Russes) aux républiques de la Volga, une fois supprimé le corridor russe qui va de Samara (ex-Kouïbychev) sur la Volga à Orenbourg, Orsk vers la Sibérie. Ce serait le fameux Idel-Oural (Idel est en tatar le nom de la Volga) qui serait le prolongement vers le nord du grand Turkestan, pour lequel a lutté le Tatar bolchevik Sultan Galiev lorsqu’il soutenait Lénine dans les premières années de la révolution, avant d’être liquidé par Staline. Certains islamistes, exaltés par leur succès en Tchétchénie, rêvent même de l’extension du Kazakhstan à l’ouest de la Volga pour atteindre les républiques musulmanes du Caucase, en englobant les vastes plaines de la république autonome de Kalmoukie (330 000 habitants, dont la moitié de Kalmouks bouddhistes, qui furent comme les Tchétchènes déportés en 1944).

Mais ce genre de projets panislamiques, qui se propagent au fur et à mesure que dure la guerre de Tchétchénie, risquent de susciter la réplique des Russes. Ils peuvent en effet trouver ridiculement étroit le couloir long de 450 km qu’a la Russie de part et d’autre du cours inférieur de la Volga, de Volgograd à Astrakhan (Staline, en traçant les frontières du Kazakhstan lors de la partition du Turkestan, n’eut tout de même pas la bêtise de priver complètement la Russie du cours inférieur de son plus grand fleuve). Les manœuvres mégalomaniaques de certains islamistes visant à relier dans un même État l’ouest du Kazakhstan à l’est du Caucase peuvent provoquer une riposte qui mettrait sous contrôle de la Russie les grands gisements pétroliers du nord de la Caspienne. Pour les chefs d’une armée russe amoindrie par la réduction de ses moyens et de son prestige, des opérations dans les plaines steppiques du Kazakhstan seraient plus glorieuses (et plus faciles à mener) que dans le Caucase.

Ces visées sont dangereuses pour les uns et les autres. La poursuite de la guerre en Tchétchénie ne peut qu’accroître l’influence et les ambitions des islamistes, alors que les Russes, après les grands attentats dont ils ont été victimes (avant les Américains), se sentent en droit de combattre sur leur territoire et aux alentours un terrorisme international inspiré et financé par les réseaux saoudiens. Afin d’expliquer le zèle de ces derniers pour attiser les conflits dans le Caucase, au Tatarstan et en Asie centrale, sous prétexte d’étendre le territoire de l’islam et leur régime de la charia, ne faut-il pas tenir aussi compte du fait que la Russie est le plus grand exportateur de pétrole après l’Arabie Saoudite ? Dans l’avenir, les firmes pétrolières russes pourraient être les grandes bénéficiaires d’un progressif boycott américain des pétromonarchies arabes, du fait de leurs implications dans les réseaux de Ben Laden.

Toujours est-il que, pour les Russes, il importerait de quitter la Tchétchénie, comme ils l’ont déjà fait en 1996, afin d’améliorer leurs relations avec les musulmans de la fédération de Russie, mais aussi avec ceux des pays musulmans membres de la CEI. Du fait de cette guerre, ces relations ont été gravement détériorées, car les slogans islamistes se trouvent accrédités par les échos des campagnes de presse occidentale contre les agissements de l’armée russe en Tchétchénie. Lever l’hypothèque de cette guerre est fort important pour la Russie afin qu’elle puisse participer plus efficacement au nouveau « grand jeu » pétrolier en Asie centrale, où les Américains se sont en train de s’implanter depuis la guerre d’Afghanistan. Certes, ceux-ci y bombardent des taliban, mais les dollars n’ont pas d’odeur et surtout ils valent plus que les roubles.

Mettre fin à la guerre de Tchétchénie est aussi le moyen de renforcer la cohésion de la fédération de Russie, en améliorant les relations du « Centre » qu’est Moscou non seulement avec le Tatarstan et les autres républiques autonomes, mais aussi avec les multiples régions russes. (voir ci-après l’article de Ludovic Royer). La politique démagogique et de laisser-faire qu’a menée Eltsine depuis 1991, faute de moyens budgétaires et pour obtenir des soutiens électoraux, a conduit à un « fédéralisme à la carte ». C’était en fait une véritable anarchie, où chaque région s’est repliée sur elle-même ou s’est associée à des voisines pour former des ligues, des ententes, pratiquant le troc entre elles et s’efforçant de vendre n’importe quoi à des étrangers. Les notables envisageaient même que la Sibérie fasse sécession et se rapproche du Japon, comme faisaient les Provinces maritimes. Des gouverneurs qui se sont fait élire en distribuant faveurs et prébendes sont devenus de véritables potentats. En revanche, à Moscou, où ont afflué les capitaux étrangers, de considérables changements se sont produits depuis dix ans. S’y sont concentrés la plupart de ceux qui ont financièrement ou intellectuellement profité peu ou prou de la disparition du régime précédent, qu’il s’agisse des « oligarques » ou d’une nouvelle classe moyenne qui forme désormais le tiers du nombre des ménages. À Moscou, on compte 2,5 millions d’automobiles, après que leur nombre a triplé en dix ans (voir ci-après l’article d’Olga Vendina).

Vladimir Poutine, depuis son élection, s’est efforcé de renforcer le pouvoir fédéral et de redonner quelque autorité à l’État. Avec l’accord du Conseil de la fédération (Chambre haute du Parlement) et grâce à un habile travail de conciliation, il promulguait en mai 2001 le décret décidant le regroupement des quatre-vingt-neuf « sujets » de la fédération (y compris les républiques autonomes) en sept grandes régions, dénommées districts fédéraux. Chacune est gouvernée par une sorte de superpréfet dont le titre est « représentant présidentiel », qui est nommé par le président et doté de larges pouvoirs. Ces sept districts fédéraux correspondent aux sept régions militaires de l’ex-URSS : Centre (Moscou), Nord-Ouest (Saint-Pétersbourg), Sud (Rostov-sur-le-Don, avec les républiques caucasiennes), Volga (Nijni Novgorod), Oural (Ekaterinbourg), Sibérie (Novossibirsk) et Extrême-Orient (Khabarovsk, c’est le plus vaste de ces districts fédéraux car il comprend la république de Sakha, autrefois nommée Iakoutie).

Il a été observé que ces sept représentants présidentiels, ou superpréfets, sont des proches de Vladimir Poutine : ils ont à peu près le même âge (quarante à cinquante ans), ils sont issus de l’armée et surtout du FSB (ex-KGB), et ils ont ces dernières années exercé, discrètement pour la plupart, des responsabilités politiques ou militaires importantes. Mais ils ont aussi une caractéristique commune : à l’instar de Vladimir Poutine, ils ont au début des années quatre-vingt-dix pour la plupart travaillé ensemble à Saint-Pétersbourg dans l’entourage du grand maire que fut Anatoli Sobtchak, un juriste libéral de grande réputation qui fut considéré comme un des hommes politiques russes les plus avisés, avant qu’il ne meure en exil. On parlait de lui comme d’un possible président de la Russie.

Cela mérite de corriger l’image que les médias français donnent le plus souvent de Vladimir Poutine : celle d’un « obscur agent du KGB dans l’ex-RDA » promu par un président à bout de souffle du fait de ses excès. Les mesures de remise en ordre de l’État sont présentées comme la preuve que Vladimir Poutine est une sorte de quasi-dictateur. Cela vient pour une part des dispositions qu’il a prises contre les « oligarques » les plus scandaleux, plus ou moins associés de la famille Eltsine (notamment Berezovski, qui excipe de sa double nationalité russe et israélienne), et contre les journaux et chaînes de télévision qu’ils contrôlaient pour conforter leur influence.

C’est surtout la poursuite de la guerre de Tchétchénie - et une telle guerre ne peut être que sale - qui discrédite l’image du nouveau président russe dans les médias français. La campagne qu’ils mènent en faveur des Tchétchènes, en passant sous silence le rôle du banditisme et des islamistes, a d’ailleurs provoqué une sérieuse tension entre le gouvernement russe et le gouvernement français, qui a d’ailleurs reçu un soi-disant ministre des Affaires étrangères de Tchétchénie. En revanche, l’image du nouveau président russe est bien meilleure en Allemagne, où il a fait une tournée jugée très brillante par les journaux allemands. Les rapports de Vladimir Poutine avec les Allemands sont anciens et étroits, il ne cache pas le rôle qu’il jouait en RDA, il parle brillamment l’allemand et sait que l’Allemagne est en Russie le principal investisseur étranger. Au contraire, en France dans les milieux intellectuels, (est-ce un contrecoup de la vogue du marxisme ?), on fait souvent montre d’une sorte de mépris pour la Russie et on affiche une hostilité de principe envers Poutine, en préférant ignorer les contradictions de l’affaire tchétchène.

Il n’en reste pas moins que cette guerre est une sale guerre et une guerre sale, dans laquelle les affaires mafieuses, qu’elles soient russes ou tchétchènes, ont sans doute un rôle tout aussi important que dans d’autres secteurs de la société où règne la corruption. Il n’en reste pas moins que, en dépit des agissements occultes de ses différentes catégories d’adversaires, Vladimir Poutine est celui qui a maintenant le plus de moyens pour chercher une solution à ce conflit. La mauvaise image que, à cause de l’affaire tchétchène, les médias européens donnent de son président n’est pas sans conséquence pour la Russie car elle cautionne les mafias et décourage l’esprit civique.

Certes, pour le moment l’opinion russe est dans l’ensemble favorable à Vladimir Poutine, mais à l’inverse de la thèse fréquemment invoquée dans les médias occidentaux comme quoi la guerre de Tchétchénie avait été menée pour des raisons électorales, on peut penser que la fin de cette affaire tchétchène est nécessaire à la politique de redressement de la Russie que Vladimir Poutine a entreprise. D’abord pour diminuer le risque que les islamistes ne parviennent à allumer de nouveaux foyers en Russie, au Tatarstan par exemple. Mais aussi pour pouvoir plus sereinement entreprendre la réforme de l’armée. Celle-ci a dans l’opinion une image déplorable du fait tout à la fois des sévices que tolèrent ou pratiquent les officiers et de leurs échecs contre les maquis tchétchènes. Mais, paradoxalement, les anciens militaires jouent un rôle important dans la société, où ils constituent une grande partie des cadres des collectivités locales (voir ci-après l’article de Françoise Daucé et celui de Cyril Gloagen).

L’audacieuse politique de collaboration qu’immédiatement après les attentats du 11 septembre Vladimir Poutine, sans guère consulter son entourage, a jugé opportun de lancer envers les États-Unis et la rapide arrivée d’Américains dans les ex-républiques soviétiques d’Asie centrale suscitent de sérieux remous dans l’état-major et la perplexité de l’opinion. Il valait mieux invoquer les avantages que la Russie pouvait retirer de cette lutte commune contre le terrorisme islamique, et passer sous silence le fait que l’armée russe n’a pas les moyens de s’opposer à ce développement des relations entre les États-Unis et les républiques d’Asie centrale devenues indépendantes (à moins de faire semblant de brandir la menace d’un conflit nucléaire, comme fit Eltsine lors de la crise du Kosovo).

Dans ces circonstances, il est évidemment difficile de lâcher la Tchétchénie, ce qui apparaîtrait à nombre de généraux comme un motif légitime de rébellion, et il n’est pas sûr que l’opinion continue de soutenir Vladimir Poutine. La situation est donc particulièrement délicate, et comme il est, semble-t-il, fin tacticien, on peut penser qu’il cherchera à la faire évoluer progressivement.

En fait, sur le plan général, la situation de la Russie s’améliore sensiblement : la faillite monétaire d’août 1998 a eu au moins le mérite de réduire massivement les importations, qui, par effet de mode dans les nouveaux supermarchés français, avaient disqualifié dans les années précédentes une grande partie des productions russes, non seulement celles de produits fabriqués mais aussi celles de produits alimentaires. La valeur du rouble s’étant effondrée et les prix des produits importés étant devenus prohibitifs, il fallut bien se reporter aux productions russes. L’économie a donc redémarré avec un taux de croissance moyen de 5 % depuis 2000. Progressivement, le versement des salaires et des pensions a repris, alors qu’ils avaient été le plus souvent « oubliés » à l’époque d’Eltsine. La faillite de 1998 a eu aussi le mérite de démontrer le caractère illusoire ou désastreux des politiques économiques et financières successivement mises en œuvre par les champions du « libéralisme » (voir l’article de Maxime Petrovski).

Mais le redressement de la Russie est une affaire de très longue haleine. À bien des égards, les dix dernières années ont été catastrophiques du point de vue économique - le produit intérieur brut aurait diminué de moitié -, même si elles ont détruit un régime politique qui, après avoir été totalitaire avec le Goulag, s’est ensuite de plus en plus ankylosé en se civilisant. On peut évidemment expliquer cette ankylose par les structures politiques de l’État, mais il faut aussi faire la part de données culturelles plus ou moins anciennes. L’Homo sovieticus n’a pas disparu, disent certains sociologues russes, qui déplorent sa médiocre capacité d’initiative. Mais les dix dernières années ont détruit toute une organisation de la vie culturelle et scientifique russe, et il est trop tôt pour voir par quoi elle sera remplacée à l’époque de la mondialisation médiatique (voir ci-après l’article d’Irène Sokologorsky). Le retour en force de l’Église orthodoxe répond de nouveau aux besoins spirituels de la grande masse des individus, mais ne semble pas en mesure de proposer un projet collectif.

Les bouleversements qu’a connus la Russie depuis une quinzaine d’années n’ont pas été accompagnés d’un sursaut idéologique qui aurait pu mobiliser ce grand peuple et relancer son dynamisme Cependant, la perestroïka et la glasnost, avec la fin de la censure, avaient suscité à partir de 1985 de très grands espoirs avec l’établissement de la démocratie, mais ces espoirs se sont évanouis dans le désastre économique et la corruption. Aujourd’hui, pour bien des Russes, le mot « démocratisation », dont nombre de politiciens se sont tant servis, signifie surtout discours électoraux, combines politiques et prévarication.

Un des signes les plus profonds de la décadence de l’URSS et qui s’aggrave encore dans la Russie d’aujourd’hui est le déclin démographique : la natalité y a chuté comme dans tous les pays européens, mais la mortalité et notamment la mortalité infantile, qui avaient normalement diminué jusque dans les années soixante, s’accroissent de plus en plus depuis une vingtaine d’années du fait de l’alcoolisme, du fatalisme et de la faillite du système de santé. À cet égard, la Russie est un cas tout à fait exceptionnel. S’y ajoutent depuis quelque temps le sida et l’héroïne, qui vient directement d’Afghanistan via les républiques d’Asie centrale. Chaque année, la surmortalité fait que la population de la fédération de Russie diminue de 600 000 personnes. En 2020, la Russie ne comptera plus, sans doute, que 120 millions d’habitants (contre 145 millions aujourd’hui) alors que les États-Unis auront largement dépassé le cap des 300 millions, du fait notamment d’une continuelle immigration. En revanche, la Russie, depuis la levée des « rideaux de fer », connaît une forte émigration et surtout un grave exode des cerveaux, dû à l’appauvrissement de la plupart des intellectuels et des scientifiques, qui ont perdu leurs moyens de travail.

Les phénomènes démographiques et culturels ne relèvent pas tellement, quant à leurs causes, de l’analyse géopolitique (qui est privilégiée dans cette revue), mais leurs conséquences - le nombre des hommes et leurs plus ou moins grandes capacités créatrices - sont assurément d’une grande importance géopolitique. Surtout quand il s’agit d’un très vaste État qui fut une superpuissance idéologique et militaire dans la seconde moitié du XXe siècle. Peut-il être encore une grande puissance ? Après la faillite de l’idéologie communiste, dont une sorte de secte tyrannique, soi-disant d’avant-garde, a usé durant des décennies, et après que l’affairisme a discrédité (pour un temps) l’établissement de la démocratie, il est sans doute difficile de mobiliser les Russes pour qu’ils contribuent au redressement de leur pays. Mais c’est peut-être en invoquant de façon nouvelle le destin, le passé et l’avenir de leur nation qu’ils y parviendront, et cette idée-force est géopolitique.

 

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